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  • Métadonnées

    • Type de document
      Recension (monographie)
      Revue
      Mélanges de la Casa de Velázquez
      Auteur (recension)
      • Godicheau, François
      Langue (recension)
      Français
      Langue (monographie)
      English
      Auteur (monographie)
      • Jackson, Gabriel
      Titre
      Juan Negrín
      Sous-titre
      Physiologist, socialist, and Republican war leader
      Année de publication
      2010
      Lieu de publication
      Brighton [u.a.]
      Maison d'édition
      Sussex Acad. Press
      Nombre de pages
      355
      ISBN
      978-1-8451-9376-8
      Thème
      Biographies, généalogie, Histoire politique, Histoire militaire
      Période
      XXe siècle → 1920 - 1929, XXe siècle → 1930 - 1939, XXe siècle → 1900 - 1919, XXe siècle → 1940 - 1949
      Espace
      Europe → Europe du Sud → Espagne
      Mots-clés
      Spanischer Bürgerkrieg <1936-1939>
      Negrín, Juan
      URL de référence
      http://mcv.revues.org/3229
      ID-recensio.net
      495eeada1de941ad1b21a3179c416903
      label_doi
      10.15463/rec.1189728089
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Gabriel Jackson: Juan Negrín. Physiologist, socialist, and Republican war leader (compte rendu de François Godicheau)

Gabriel Jackson est une des plumes les plus prestigieuses de l’historiographie de la guerre d’Espagne et n’a pas peu contribué à lutter, il y a plusieurs décennies, contre la version franquiste de l’histoire. Sa décision de consacrer un livre à la figure de Juan Negrín est semble-t-il liée à sa volonté de rejoindre les auteurs qui ont déjà mis en valeur les réalisations du personnage, « les aspects positifs de sa carrière » (p. x), et ont ainsi contribué à le laver de l’opprobre dont ses ennemis l’avaient chargé.

Le résultat est un épais volume dans lequel la personnalité et les œuvres de Juan Negrín sont pesées avec un grand souci de modération et une admiration personnelle franche de la part de l’auteur. Dès les premiers mots du premier chapitre, consacré à « Negrín comme personne », l’auteur affirme le caractère extraordinaire de l’homme. Bien que situé sur le terrain du jugement moral et participant consciemment d’une entreprise de réhabilitation politique, le livre est sur ce point très convainquant : la volonté politique de Negrín, sa capacité à affronter la solitude du pouvoir et à incarner la résistance à l’ennemi en font un personnage hors norme, dont on peut comprendre qu’il fascine.

Le problème principal de l’auteur réside dans la très grande rareté des sources qui auraient permis d’approcher au plus près son objet. En l’absence de journaux intimes, de lettres – absence relative – et de discours, il est nécessaire, comme Jackson le confesse page 200, d’avoir « recours à ce que d’autres ont dit ou écrit sur sa personne ». Cette difficulté, combinée au parti pris moral et au projet de réhabilitation, donne parfois lieu à des développements – sur certains aspects de la guerre et du gouvernement – où l’on perd de vue le docteur Negrín lui-même. C’est le cas par exemple dans les vingt pages précédant cet aveu sur le manque de sources, qui traitent successivement du général Rojo, de la création du SIM par Indalecio Prieto et des modalités de la « non-intervention relâchée » ; elles sont bizarrement conclues par cette sentence : « les objectifs politiques de Negrín apparaissent clairement dans les pages qui précèdent ». Dans plusieurs autres chapitres, de semblables développements sont rapportés in extremis au sujet principal ; leur présence obéit en réalité au souci de justifier l’action de Negrín ou de le décharger de certaines accusations – ainsi, dans le chapitre III, le passage sur l’anarchisme et le système politique catalans, qui sert à mettre en valeur le « réalisme » de Negrín dans son utilisation privilégiée du corps des Carabiniers, ou dans le chapitre suivant, sur l’affaire Nin, où l’objectif est clairement de disculper le premier ministre. Jackson démontre que celui-ci n’était certain de ce qui s’était réellement passé « qu’à 90 % » et non « à 100 % » et fait ensuite de cette marge de 10 % un élément décisif à sa décharge.

Le choix de privilégier les souvenirs de personnalités politiques ou militaires comme sources est cohérent avec la volonté d’éclairer la « personnalité » du docteur Negrín mais conduit souvent l’auteur à des approximations, par exemple dans le cas des mémoires de Bosch Gimpera, quand il s’agit de traiter de la situation de la justice en Catalogne après mai 1937 ou des relations avec la police et la justice du gouvernement. D’une manière générale, les passages qui concernent la politique catalane sont les moins aboutis et l’analyse le cède parfois au pittoresque (p. 87). L’affirmation répétée selon laquelle, parmi les anarchistes, il y avait des « anges et des démons » vient substituer le jugement moral – forcément équilibré – à l’intérêt pour la complexité politique du monde libertaire et à ce que l’étude de celle-ci pourrait apporter pour l’analyse des choix de Negrín. La même remarque peut être faite à propos du PSOE et du socialisme du premier ministre : on apprend à plusieurs reprises à quel point il était éloigné de « l’infantilisme gauchiste » et des « utopiques illusions des révolutionnaires » (pp. 24-25) mais on en sait très peu sur ses lectures des années de formation et sur ses raisons d’entrer dans ce parti, au-delà de la justification selon laquelle il s’agissait du seul parti à même de moderniser l’Espagne. Il aurait été intéressant de s’interroger sur ce que Negrín entendait par « modernisation », ce qui aurait pu servir peut-être, au moment d’envisager sa politique comme premier ministre, et en particulier le programme des 13 points, assez peu analysé au demeurant.

Les points forts du livre sont plutôt à chercher ailleurs : l’auteur parvient, malgré le manque de sources, à dresser un portrait vivant et très cohérent de son personnage. Le chapitre II, sur sa carrière scientifique, est très intéressant et permet de resituer les traits « politiques » de Negrín au sein d’un ensemble plus vaste et complet. Mais le chapitre le plus novateur est celui qu’il consacre au kitchen cabinet du docteur Negrín, c’est-à-dire au petit groupe informel de ses collaborateurs les plus proches, ses hommes de confiance : après avoir donné les clefs de l’immense isolement, voire de la solitude de celui qui, par sa fonction, devait obligatoirement croire en la victoire et tirer le char de l’État, il montre la très grande importance des fidélités personnelles dans le fonctionnement de cet État, reconstruit dans l’urgence et dans la guerre. Les conséquences de cette situation apparaissent après le retour de Negrín dans la zone centre : privé d’une grande partie de son kitchen cabinet, il n’est qu’un dirigeant incarnant l’autorité mais coupé de toute base, entouré d’un petit groupe de généraux et piégé par l’affrontement des deux principaux partis du gouvernement, lequel précipite la ruine de l’État et du camp républicain.