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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Mélanges de la Casa de Velázquez
      Author (review)
      • Buresi, Pascal
      Language (review)
      Français
      Language (monograph)
      English
      Author (monograph)
      • Miller, Kathryn A.
      Title
      Guardians of Islam. Religious authority and Muslim communities of late medieval Spain
      Subtitle
      Religious authority and Muslim communities of late medieval Spain
      Year of publication
      2008
      Place of publication
      New York
      Publisher
      Columbia Univ. Press
      Number of pages
      276
      ISBN
      978-0-231-13612-9
      Subject classification
      Social and Cultural History
      Time classification
      Middle Ages → 15th century, Modern age until 1900 → 16th century, Middle Ages → 13th century, Middle Ages → 14th century
      Regional classification
      Europe → Southern Europe → Spain
      Subject headings
      Spanien
      Religiöse Minderheit
      Islam
      Original source URL
      http://mcv.revues.org/3480
      recensio.net-ID
      e62312cce8c13d23d5923fe28a2d2fbe
      DOI
      10.15463/rec.1189728779
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Kathryn A. Miller: Guardians of Islam. Religious authority and Muslim communities of late medieval Spain (reviewed by Pascal Buresi)

Le superbe ouvrage de Kathryn Miller porte sur l’une des plus anciennes communautés de musulmans vivant sous souveraineté non musulmane, dans la vallée de l’Èbre, et plus particulièrement sur les savants qui se considéraient comme les porteurs de la tradition légale islamique et les arbitres de leurs communautés. On connaît peu de choses des élites musulmanes dans l’Aragon du xve siècle parce que toute la documentation a disparu à l’époque morisque, au xvie siècle, lorsque la possession de manuscrits arabes devint un crime. C’est donc surtout à travers des sources non-musulmanes que les études précédentes ont été réalisées, débouchant sur une vue partielle et partiale des mudéjars. Guardians of Islam constitue une percée historiographique majeure en comblant cette lacune par l’étude des fragments documentaires négligés (colophons, notes marginales), qui mettent en évidence l’intégration des musulmans d’Aragon dans le vaste réseau des savants musulman, de Grenade jusqu’à l’Égypte.

Le chapitre introductif (« The Muslim Exclaves in Christian Spain »), remarquable synthèse historiographique, montre comment les revendications d’islamité des mudéjars, leurs activités internes et les procédés par lesquels ils maintenaient leurs frontières culturelles et religieuses ont été sous-estimés au profit des idées de sujétion sociopolitique et de passivité culturelle, si ce n’est de dégénérescence religieuse. Or la réapparition récente de documents arabes indiquant une adhésion conservatrice aux traditions islamiques révèle que la thèse de l’acculturation des minorités musulmanes est un leurre. L’auteur s’interroge donc sur le déclin présumé des mudéjars et tente d’évaluer la force de ces communautés et de leurs dirigeants, de décrire et d’analyser les stratégies et les coutumes des fuqahâ’. Pour cela, Kathryn Miller porte son regard sagace moins sur les liens entre le pouvoir chrétien et les minorités musulmanes (« enclave »), que sur les stratégies de rattachement de celles-ci aux territoires centraux de l’Islam (« exclave »).

Le chapitre 1 (« On the Border of Infidelity », pp. 20-43) porte sur la manière dont l’islam normatif des centres de l’autorité musulmane considère le séjour des mudéjars dans les royaumes chrétiens de la péninsule Ibérique, à partir de l’étude des fatwas des juristes de Grenade et d’Afrique du Nord. Kathryn Miller montre que l’opinion des juristes est bien plus nuancée que ne le laisse paraître la position « orthodoxe », traditionnellement citée, qui incite les mudéjars à émigrer vers le dâr alislâm. La position des juristes allait du rigorisme extrême, incarné par alWansharîsî, au pragmatisme. En effet l’échange de correspondances régulières juridiques jusqu’au début du xvie siècle révèle que, quoique réticents à légitimer l’existence d’exclaves musulmanes en chrétienté, les docteurs musulmans de la Loi se sont refusés à considérer les mudéjars comme apostats ou rebelles.

Dans le chapitre 2 (« From dâr alislâm to dâr alharb. Landscapes of Mudejar Spain », pp. 4448), Kathryn Miller tourne son regard sur le domaine ibérique et sur le combat des mudéjars pour améliorer leur situation dans la société chrétienne espagnole et rappelle que l’endogamie, l’adhésion au mode arabo-berbère d’organisation sociale et les liens de clientélisme entretiennent la cohésion et l’insularité des mudéjars valenciens. Les relations des savants mudéjars avec les autorités chrétiennes sont complexes et se caractérisent par un refus presque systématique des nominations « officielles ». Aussi de nombreux historiens ont-ils considéré les savants mudéjars comme inactifs et passifs, alors qu’en fait ceux-ci tentaient de conserver un équilibre entre leur engagement dans la société aragonaise et la distance coutumière dans le monde musulman à l’égard du pouvoir.

Dans le chapitre 3 (« Transmitting Knowledge and Building Networks », pp. 59-79), l’auteur suit les colophons aragonais pour reconstruire le profil des savants mudéjars, et présente les différents manuscrits circulant parmi eux. Quoique autorisés à appliquer la loi islamique, les fuqahâ’ mudéjars voyaient leur autorité légale partagée avec la juridiction supérieure des cours chrétiennes. La présentation de quelques itinéraires familiaux (Calaveras, Morabeti, Abranda) permet de conclure à l’éducation familiale des savants, à l’existence de fraternités informelles, à la permanence de l’usage de l’arabe au xve siècle dans les familles de savants d’Aragon et de la vallée de l’Èbre, au rôle des femmes dans la persistance de la langue arabe et de la religion musulmane.

Le chapitre 4 (« Write It Down! », pp. 80104) analyse la position des docteurs de la Loi comme intermédiaires. La conquête chrétienne n’ayant pas remis en question la validité des contrats musulmans, les savants s’occupaient du conseil aux cours de justice, de la traduction des documents en arabe pour les officiers chrétiens, de la rédaction des contrats et des services notariés. Aussi les chrétiens faisaient-ils régulièrement appel à ces notaires comme experts auprès des tribunaux pour la compréhension des contrats en arabe ou en aljamiado (langue romane écrite en caractères arabes). Loin d’interpréter le développement de la documentation notariée en aljamiado, à partirde 1500, comme une dégénérescence de la littérature juridique arabe, Kathryn Miller y voit une adaptation et la manifestation d’un souci d’efficacité. Cette production, légitimée par le commandement coranique « écrivez-le » (Coran, ii, 282), est d’ailleurs nettement supérieure à la production contemporaine du Maghreb.

Le chapitre 5 (« Pretending ot Be Jurists », p. 105127) s’interroge sur le nœud de la tension entre les fuqahâ’ mudéjars et les autorités religieuses du dâr alislâm. Quand les juristes mudéjars du xve siècle jugeaient-ils utiles de traduire les textes de ceux-ci de l’arabe au romance ? Kathryn Miller démontre très intelligemment que les questions des savants mudéjars étaient destinées à réaffirmer leur autorité, parfois remise en question, sur leurs ouailles. En effet ils devaient lutter sur trois fronts : avec les autorités islamiques hors de l’Espagne chrétienne, avec les structures de pouvoir des chrétiens et avec leurs propres fidèles.

Le chapitre 6 (« The Scholar’s Jihad, the Mudejar Mosque, and Preaching », pp. 128150) étudie la mosquée, centre symbolique de chaque communauté mudéjare, comme une arène au sein de laquelle les savants mudéjars pouvaient, en tant qu’imâms et prédicateurs, développer leur propre conception du djihâd comme enseignement et construction d’une communauté morale. Ce chapitre est une pierre dans le jardin de tous ceux, des fondamentalistes aux néo-conservateurs, qui enferment l’islam et les musulmans dans une essence homogène et uniforme. Le caractère limité et fini des textes de référence n’empêche pas la multitude des lectures possibles, souvent contradictoires entre elles. Cette réflexion sur la vigueur du droit musulman, sur sa malléabilité nous fournit un exemple supplémentaire de la tension qui n’a jamais cessé d’exister entre un islam normatif en perpétuelle construction et les mesures pratiques d’adaptation.

Le chapitre 7 (« Captive Redemption. From Dar alHarb to Dar alIslam », pp. 151175) décrit, à partir d’une série de lettres et de manuscrits arabes, l’activité de rachat des captifs, comme une forme de djihâd interne et de résistance. Entreprise commerciale et financière pour la couronne d’Aragon, l’institution du rachat des captifs devient à cette époque un moyen, pour les communautés mudéjars, de renforcer les liens spirituels avec les terres centrales de l’islam.

L’épilogue (pp. 176181) insiste sur le dynamisme des juristes mudéjars qui réussirent à maintenir vivantes, durant plus de quatre siècles, en terre hostile, une communauté, une littérature juridique et des pratiques musulmanes.

Par son souci du détail et de la nuance, par son attention au contexte politique, culturel et religieux, l’ouvrage de Kathryn Miller est une véritable leçon de méthode, un excellent exemple d’histoire sociale, une enquête approfondie sur des sources marginales qui permettent de réviser bien des idées reçues, en particulier sur les mudéjars aragonais du xiiie au xvie siècle et en général sur le droit musulman et sur l’histoire de l’Islam.