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  • Métadonnées

    • Type de document
      Recension (monographie)
      Revue
      Mélanges de la Casa de Velázquez
      Auteur (recension)
      • Martinez-Gros, Gabriel
      Langue (recension)
      Français
      Langue (monographie)
      Español
      Auteur (monographie)
      • Marín, Manuela
      • Pérez Alcalde, Juan Ignacio
      • Puente, Cristina de la
      • Rodríguez Mediano, Fernando
      Titre
      Los epistolarios de Julián Ribera Tarragó y Miguel Asín Palacios
      Sous-titre
      Introducción, catálogo e índices
      Année de publication
      2009
      Lieu de publication
      Madrid
      Maison d'édition
      CSIC
      Nombre de pages
      865
      ISBN
      978-84-00-08921-4
      Thème
      Histoire culturelle et sociale
      Période
      Époque moderne jusqu'à 1900 → XIXe siècle, XXe siècle → 1900 - 1919, XXe siècle → 1920 - 1929, XXe siècle → 1930 - 1939, XXe siècle → 1940 - 1949
      Espace
      Europe → Europe du Sud → Espagne
      Mots-clés
      Ribera Tarragó, Julián
      Asín Palacios, Miguel
      Briefwechsel
      Spanien
      URL de référence
      http://mcv.revues.org/3768
      ID-recensio.net
      2597664c7fa2b310b09cf10adf8ed64e
      label_doi
      10.15463/rec.1189737806
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Manuela Marín / Juan Ignacio Pérez Alcalde / Cristina de la Puente / Fernando Rodríguez Mediano: Los epistolarios de Julián Ribera Tarragó y Miguel Asín Palacios. Introducción, catálogo e índices (compte rendu de Gabriel Martinez-Gros)

Cet énorme volume est d’abord né de l’heureux hasard d’un manuscrit retrouvé, comme dans les meilleurs débuts d’un roman classique. Ce qu’on a retrouvé, à l’occasion du déménagement de l’ancien Institut Miguel Asín, ce ne sont pas moins de 4 913 lettres reçues, et parfois de brouillons de lettres envoyées, par le fondateur de l’Institut et son maître Julián Ribera. La moitié du volume environ est dédié au catalogue de ces lettres et à la liste considérable des correspondants. Les auteurs, cependant, ne se sont pas limités à ce simple – mais combien difficile et précieux – travail de catalogage. L’introduction de 347 pages, rédigée par Manuela Marín, qui présente les hommes, les lieux, les institutions et les problèmes est un véritable chef d’œuvre d’érudition et d’histoire de l’orientalisme espagnol pour ces années cruciales – entre 1900 environ et 1944, la mort d’Asín – où il fut précisément dominé par les deux figures du maître et du disciple. Ribera (1858-1934) et Asín (1871-1944) y prennent en main le destin des études arabes en Espagne en occupant les deux chaires de la discipline à l’Université de Madrid, où ils sont successivement nommés, à la retraite de leur maître Codera (1836-1917) dans les premières années du xxe siècle. Pendant des dizaines d’années, l’étude de la langue arabe et de l’histoire d’al-Andalus s’identifiera, en Espagne mais plus encore à l’étranger, aux noms de Ribera, et surtout d’Asín Palacios, auréolé par la superbe découverte des influences islamiques dans le texte de Dante. Ce n’est rien retirer, je pense, au talent d’Asín Palacios que de le dire cependant : faire de l’Espagne médiévale le maillon indispensable entre Europe et Islam, le chaînon manquant sans lequel rien ne s’explique dans l’histoire de l’Occident, a été l’une des passions communes de ces deux vies de chercheurs. Peut-être Ribera lui a-t-il même consacré plus de temps et d’énergie que son disciple Asín, même si le succès est finalement venu couronner les efforts de l’élève plus encore que ceux du maître.

Les lettres permettent de revenir sur les coulisses des textes publiés, sur un milieu et sur des problèmes. Il faut le dire encore une fois : l’érudition des auteurs est étourdissante, et ce livre fera désormais partie des lectures indispensables à qui s’intéressera à cette époque fondatrice de l’orientalisme espagnol. Nous ne relèverons ici que quelques thèmes minimes au regard de la richesse de l’information qui est livrée. L’un des points les plus remarquables, et sur lequel Manuela Marín insiste avec le plus de pertinence, c’est la solidité et l’étroitesse des relations au sein du groupe dont on pressent que le mérite de l’existence revient d’abord à Julian Codera. Ses disciples, dont Ribera et Asín n’avaient-ils pas l’habitude de se nommer, et d’être nommés, les Banu Codera, la tribu des Codera ? Mais Ribera et Asín ont réussi à maintenir – et d’abord entre eux – cette remarquable cohésion jusqu’à leur mort… ou presque, nous le verrons. Le monde assez étroit des arabisants espagnols, qui ne sont pas soutenus comme en France, en Angleterre ou en Allemagne, par une vieille tradition d’études hébraïques ou une forte impulsion des questions coloniales, réussit, à cause même de son étroitesse, à fédérer tous les amateurs et curieux de l’Orient, parmi lesquels les aristocrates et les mécènes sont nombreux. S’il ne faut en citer qu’un, c’est bien sûr Guillermo de Osma, né à Cuba, éduqué à la Sorbonne et à Oxford, époux de la comtesse Valencia de Don Juan, et qui crée, à partir de sa magnifique collection d’objets islamiques, l’Institut qui porte encore son nom. Les tertulias qu’il y organise, aussi resserrées que relevées, permettent aux arabisants non seulement de rester en contact étroit avec les historiens de l’art, comme Gómez Moreno, mais de se faire connaître de puissants protecteurs, comme le duc d’Albe ou le comte de Las Navas, bibliothécaire du roi qui introduira Miguel Asín, en particulier, auprès d’Alphonse XIII.

Un des traits marquants de cette correspondance, et qui nous touche particulièrement, c’est la place qu’y tient le français, de loin la langue de contact la plus aisée entre les deux chercheurs et le reste de l’Europe. L’un et l’autre dominaient mal – ou pas du tout – l’allemand. À l’exception des Espagnols, les Français sont les correspondants les plus nombreux, devant les Italiens. Il est clair qu’il existe alors une sorte de versant latin de la culture européenne, où le français sert encore de lingua franca. Non pas qu’il s’agisse du projet politique d’une « latinité » opposée à la « germanité », dont beaucoup rêvent alors en France. On en retrouve la trace chez Antoine Cabaton, un des correspondants d’Asín. Mais à la proximité des langues, il faut sans doute ajouter celle des objets d’études : la France, au Maghreb, est assez largement l’héritière des manuscrits dont les arabisants espagnols ont besoin pour écrire l’histoire d’al-Andalus. Et l’Espagne, comme la France, est puissance protectrice au Maroc.

On a aujourd’hui oublié l’importance du Maroc pour une Espagne en deuil d’empire américain après le désastre de 1898. Ganivet, qui meurt la même année, fixe à l’Espagne l’Afrique pour nouvel horizon, et lui conseille de ne maintenir avec l’Amérique (latine) que les liens de la fraternité de la langue et du sang. Ribera surtout – dont on regrettera peut-être qu’il ne se dégage pas mieux de l’écrasante présence de son disciple Asín – consacre une énergie considérable à mettre l’orientalisme au service de cette nouvelle présence coloniale, dont il attend une part de la « régénération » de la patrie meurtrie. Il est déjà présent dans l’ambassade que le général Martínez Campos conduit en 1894 au Maroc. Ses nombreux séjours dans le futur protectorat lui révèleront d’abord toute la distance qu’il y a entre l’arabe littéral et les dialectes. Toutes les forces neuves du jeune orientalisme espagnol, tous ses disciples, en particulier Maximiliano Alarcón et Ángel González Palencia, sont jetés dans l’étude du dialecte et de l’anthropologie du Maroc. Manuela Marín remarque avec raison qu’en revanche très peu de boursiers sont envoyés dans les vieux centres de la recherche orientaliste européenne : Berlin, Londres ou Paris. Le Maroc enfin crée le type de « l’africaniste », l’homme de terrain, opposé au spécialiste en chambre d’al-Andalus. Quirós le reprochera encore à García Gómez à propos de sa traduction du Collier de la Colombe. La fracture est ici plus marquée qu’en France, où presque tous les orientalistes, même ceux qui se consacreront pour l’essentiel au Moyen Orient ou aux textes anciens, commencent en Algérie, en Tunisie ou au Maroc ; la plupart y résident pour l’essentiel de leur vie universitaire.

En même temps qu’il appelle la comparaison et la collaboration avec la France, le Maroc met aussi l’Espagne et ses orientalistes en concurrence, parfois tendue, avec ceux de Paris, ou plutôt d’Alger et de Rabat. En 1913, un an après l’établissement du protectorat, Asín demande à Ignaz Goldziher (à Budapest) de lui envoyer un hébraïsant qui ne soit pas lié à l’Alliance Israélite Universelle, dont on sait les liens trop étroits avec les Rothschild et la France. C’est que l’Espagne a désormais acquis, avec Tétouan, « ses » juifs qu’elle n’entend pas abandonner à l’influence française. En 1921-1922, après le désastre d’Anoual, Lyautey semble vouloir utiliser l’autorité chérifienne du sultan pour donner au protectorat français un droit de regard sur les affaires religieuses du protectorat espagnol. Asín fourbit la réponse du gouvernement de Madrid. L’autorité du sultan ne s’exerce que dans la zone française. L’autorité religieuse n’appartient pas au calife, descendant du Prophète, comme le veulent les Français, mais aux oulémas pris comme collectif – réponse qu’Ibn Taymiya, lointain inspirateur du wahhabisme saoudien, n’aurait pas désavoué.

Dans la masse énorme de cette correspondance, les auteurs ont choisi de mettre en valeur les échanges entre Miguel Asín et Ignaz Goldziher, Juif hongrois et maître de l’orientalisme de langue allemande du tournant du xxe siècle, qui patronne le passage en Espagne d’Abraham Yehuda, brillant aventurier de l’intellect, collectionneur de manuscrits, hébraïsant de qualité et premier professeur juif de l’université espagnole, entre 1914 et 1920. Certes, la correspondance apporte un éclairage nouveau sur cette affaire, qu’on tiendrait pourtant à première vue pour relativement secondaire… si elle ne disait pas l’essentiel, peut-être, de ce livre. La correspondance d’Asín se prolonge en effet jusqu’en 1944, soit pendant et après la guerre civile, dans les pires années peut-être de l’histoire du xxe siècle espagnol. La question centrale des auteurs, fils (et filles) de ces ancêtres révérés, c’est naturellement : qu’ont-il fait, dit, pensé pendant ces années ? Ou encore : furent-ils coupables ? Furent-ils franquistes – puisque c’est là que se situe, dans l’Espagne d’aujourd’hui, la culpabilité ? Furent-ils antisémites, puisque les deux thèmes, par le biais de l’alliance avec les fascismes, semblent liés ?

Antisémites, non, il n’y aucun doute là dessus. Si Abraham Yehuda quitte l’Espagne en 1920, c’est parce que d’autres aventures l’appellent, et parce qu’il n’assurait plus ses cours. L’antisémitisme n’est pas constitutif de la droite espagnole au début du xxe siècle, comme il l’est de la droite française entre l’affaire Dreyfus (au moins) et Vichy. Même si les classes populaires restent imprégnées d’un étrange antijudaïsme catholique, que n’érode pas l’absence de juifs depuis des siècles en Espagne, et qui se réveille aussitôt en leur présence : les immigrants espagnols sont massivement impliqués dans les émeutes antisémites d’Algérie pendant l’affaire Dreyfus. Mais ni Ribera, ni Asín ne sont ici « coupables ».

Furent-ils nationalistes, fondamentalement hostiles aux « rouges » ? Oui, indiscutablement, même si, là encore, Ribera disparaît un peu derrière Asín. Les auteurs insistent fortement, et à raison je pense, sur le lien étroit du choix catholique et du choix conservateur pour une génération acculée par le communisme et surtout l’anarchisme. Le milieu des arabisants n’est pas épargné par la guerre civile, bien sûr. Le père augustin Melchor Antuña est fusillé par les républicains en novembre 1936 à Madrid quelques mois après que le recteur de Grenade Salvador Vila l’ait été par les nationalistes dans sa ville. Un ami d’enfance d’Asín, Aznar, dont l’élection à la chaire de sociologie en 1916 avait consacré la rupture des arabisants avec la gauche universitaire, perd trois de ses fils, dont un fusillé. Huici Miranda connaît la prison, tandis que González Palencia joue les procureurs.

Mais dans l’ensemble, le milieu est resté franchement à droite. Les études sur l’Islam sont l’un des rares segments de l’université ou de l’intelligentsia espagnole qui n’ait pas été décimé, décapité par la persécution ou par l’exil. La grande majorité de ses membres a repris sans sourciller son travail sous le nouveau régime. On en ressent un regret, et presque une culpabilité chez les auteurs. S’il faut une explication à cette exception des islamisants d’alors, il convient peut-être de la chercher dans l’objet même de leur étude, le monde musulman. Asín écrit, sans doute en 1936 ou 1937, un article demeuré célèbre : « Porque lucharon a nuestro lado los musulmanes marroquíes ». Il y met en avant le refus de l’athéisme et l’horreur des « rouges » qui unissent catholiques espagnols et musulmans marocains. Quelques années plus tard, pendant la courte flambée du tiers-mondisme où beaucoup d’entre nous firent leurs classes (1955-1975 environ), le texte d’Asín put paraître à jamais dépassé. L’émergence, puis le triomphe dans les dernières décennies, d’un islamisme fanatiquement hostile aux « rouges », là même pourtant où les « rouges » ont totalement disparu, lui ont sans doute rendu toute son actualité. C’est une longue enquête que de savoir dans quelles circonstances historiques l’Islam a si souvent choisi le rejet des « progressismes » venus d’Europe. Mais le début de cette enquête exige d’abord de reconnaître le fait de l’enracinement conservateur, ou de la passion réactionnaire d’une très large part du monde islamique. Mais sans doute ce fait est-il aussi difficile à accepter pour beaucoup que ne l’était, pour les courageux auteurs de ce livre, l’attitude politique de leurs pères fondateurs.