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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Mélanges de la Casa de Velázquez
      Author (Review)
      • Buresi, Pascal
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      English
      Author (Monograph)
      • Rouighi, Ramzi
      Title
      ˜The Making of a Mediterranean Emirate
      Subtitle
      Ifrīqiyā and Its Andalusis, 1200-1400
      Year of publication
      2011
      Place of publication
      Philadelphia
      Publisher
      Univ. of Pennsylvania Press
      Series
      The Middle Ages
      Number of pages
      238
      ISBN
      978-0-8122-4310-9
      Subject classification
      History
      Time classification
      Middle Ages → 13th century, Middle Ages → 14th century
      Regional classification
      Africa → Tunisia and Libya, Africa → Morocco, Africa → Algeria
      Subject headings
      Geschichtsschreibung
      Hafsiden
      Nordafrika
      Original source URL
      http://mcv.revues.org/5381
      recensio.net-ID
      f6c5195deb9a4b63b614669772f8ea88
      DOI
      10.15463/rec.1189724506
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Ramzi Rouighi: ˜The Making of a Mediterranean Emirate. Ifrīqiyā and Its Andalusis, 1200-1400 (reviewed by Pascal Buresi)

Ramzi Rouighi, The Making of a Mediterranean Emirate. Ifrīqiyāand Its Andalusis, 1200-1400, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, coll. « The Middle Ages », 2011, 238 p.

 

L’ouvrage de R. Rouighi part d’une idée simple présentée dès les premières pages de la longue introduction (« Orientations », pp. 1-21) : les termes utilisés par les auteurs contemporains pour désigner les régions d’Afrique septentrionale (« Afrique du Nord » ou « Maghreb ») refléteraient une mentalité coloniale, dont l’origine remonterait au Moyen Âge et aurait été revitalisée au xixe siècle. Cette vision correspondrait en fait à une construction idéologique attribuant une cohérence territoriale, sociale et politique, à une entité qui n’aurait jamais rien connu de tel. Ce préalable terminologique permet à l’auteur d’introduire et de justifier la dimension monographique régionale de son ouvrage qui porte sur Ifrīqiyā ḥafṣide (1229-1574), et plus particulièrement sur les deux premiers siècles de la dynastie post-almohade. Au cours de cette période, les écrits des auteurs ḥafṣides seraient les témoins des combats qui ont débouché sur l’élimination de l’autonomie politique des villes-États d’Ifrīqiyā et sur l’établissement, à la fin du xive siècle, de la domination de Tunis sur toute la région. Or, pour R. Rouighi, avant cette période, celle-ci est largement fictive, le contrôle du territoire ifrîqiyen par les émirs ḥafṣides étant relatif et l’unité politique de la région toute théorique. Les historiens actuels feraient donc preuve d’anachronisme en présentant la période du xiiie siècle au xve siècle comme celle de l’association étroite de la dynastie ḥafṣide avec le territoire de l’Ifrīqiyā. Cette erreur serait due aux sources utilisées. R. Rouighi décrit l’émergence de deux visions politiques de l’Ifrīqiyā au xive siècle : l’une « locale », qui insiste sur l’autonomie de l’émir (de Bougie), l’autre « régionale » qui soutient l’idée de l’unification de l’Ifrīqiyā sous la direction du prince de Tunis. Or ce ne serait qu’à la fin du xive siècle qu’une configuration régionale serait devenue possible, puis effective, sous le règne d’Abū Fāris (1394-1434). C’est sur l’exemple de Bougie que s’appuie principalement l’auteur.

 

Pour défendre sa thèse, R. Rouighi divise son ouvrage en deux parties. La première, intitulée « The Limits of Regional Integration » (pp. 23-94) est consacrée à un tableau historique de l’Ifrīqiyā, des derniers gouverneurs almohades, fondateurs de la dynastie ḥafṣide, jusqu’à la disparition de cette dynastie en 1574. Elle comporte trois chapitres. Fort logiquement, « The Politics of the Emirate » (pp. 25-54) est une approche chronologique, événementielle et politique de la période ḥafṣide. R. Rouighi distingue trois périodes : d’abord celle de la fondation et de la consolidation du premier émirat régional (1220-1277), ensuite celle où Bougie constitue une capitale ḥafṣide autonome (1277-1346), enfin l’avènement d’un émirat régional à partir des années 1364 et au xve siècle. Entre les deux dernières phases, eut lieu un épisode de transition : la conquête mérinide de la ville de Bougie, puis la révolte populaire des ghawghā qui débouche sur la restauration du pouvoir ḥafṣide dans la ville. L’immigration en Ifrīqiyā des élites andalouses aurait précipité la réorganisation de la domination ḥafṣide et conduit à l’émergence d’émirats indépendants dans les villes comme Bougie. R. Rouighi poursuit par la présentation de la fiscalité et des systèmes fonciers : « Taxation and Land Tenure » (pp. 55-75) pour montrer que les émirs ḥafṣides n’eurent jamais un parfait contrôle de leur territoire et qu’ils eurent du mal à imposer un système fiscal uniforme sur la région qui s’étend de Bougie à Tripoli. En outre, le contrôle du territoire par les émirs était affaibli par deux phénomènes bien connus des spécialistes de l’Islam médiéval : d’une part les iqṭāc-s, concessions, fiscales ou foncières, à des groupes, souvent tribaux, en échange d’un service militaire ; d’autre part les biens de mainmorte (ḥabūs, waqf) dont la diffusion aliénait une partie non négligeable du territoire au profit d’institutions pieuses, en particulier les zāwiya, qui jouaient le rôle d’ermitage, de sanctuaires, d’auberge-relais, ou les ribāṭ-s, établissements à vocation de moins en moins militaire et de plus en plus ascétique ou mystique. Ce chapitre conclut à l’inexistence d’une intégration économique, agricole ou fiscale, de la région entre Bougie et Tripoli. Le chapitre suivant « Between Land and Sea » (pp. 76-94) examine l’organisation et l’évolution du commerce, de l’artisanat et de la piraterie à Bougie. Il débouche sur la conclusion que Bougie était un port tourné vers le commerce maritime beaucoup plus que vers son arrière-pays. L’essor de la piraterie aurait été destiné à compenser la difficulté à prélever le surplus sur la production agricole et pastorale de l’arrière-pays. Ce serait là un indice supplémentaire que Bougie et sa région ne constituaient pas un territoire intégré.

 

La seconde partie est appelée « Emirism and the Making of a Region » (pp. 95-172) et analyse la construction de l’Ifrīqiyā par les intellectuels, l’émergence d’une historiographie ḥafṣide et l’apparition d’une conception unifiée de l’émirat ḥafṣide à la fin du xive siècle. Le quatrième chapitre, intitulé « The Age of the Emir » (pp. 97-122), défend l’idée que la défaite des émirats autonomes a été favorisée par une idéologie politique spécifique que l’auteur a appelée « émirisme », mais dont on saisit mal le contenu. Cette idéologie serait devenue dominante au moment de l’accession au pouvoir d’Abū Fāris en 1394. Le cinquième chapitre, « Learning and the Emirate » (pp. 123-147), s’appuie sur l’examen de dictionnaires biographiques et d’autres sources littéraires ; il montre que la dynastie ḥafṣide a exercé un véritable contrôle sur les intellectuels, en favorisant l’immigration des Andalous, dont l’influence sur la consolidation du pouvoir ḥafṣide a été fondamentale. Le sixième et dernier chapitre, « Emirism and the Writing of History » (pp. 148-172), analyse le travail des historiens ḥafṣides qui ont écrit l’histoire politique de l’Ifrīqiyā en s’appuyant sur une idéologie « émiriste ». Dans cette partie, la carrière et l’œuvre d’Ibn Ḫaldūn, fonctionnaire lettré au service des dirigeants ḥafṣides et théoricien de l’émergence de l’État, sont un fil directeur destiné à illustrer les relations entre la politique de régionalisation, l’idéologie officielle et l’écriture historique.

 

Au total, cet ouvrage constitue une bonne et utile synthèse sur l’époque ḥafṣide. Pourtant sa qualité provient moins de la thèse développée, beaucoup moins révolutionnaire qu’elle ne le prétend, que de la prise en compte de l’historiographie récente, de la réflexion menée sur la nature de la principauté ḥafṣide et de la clarté de la présentation. Certes le concept d’« émirisme », non défini, apporte peu à la compréhension de cette période. Par ailleurs certaines informations sont présentées comme spécifiques à l’Ifrīqiyā, par exemple le fait que les frontières de cette région fluctuent au cours de l’histoire, alors que c’est le propre des principautés de l’époque prémoderne. R. Rouighi semble oublier que l’appellation d’al-Andalus recouvre la presque totalité de la péninsule Ibérique sous le califat omeyyade au xe siècle, et seulement l’émirat nasride de Grenade de la fin du xiiie à la fin du xve siècle. Parfois, une meilleure connaissance des époques et des systèmes politiques et sociaux antérieurs, en particulier de l’Empire almohade, aurait permis à l’auteur de compléter certains détails, voire de les corriger. Les séances (mağālis) à la cour où les souverains ḥafṣides organisent des débats, juridiques, poétiques ou théologiques, existent déjà à l’époque almohade où elles jouent un rôle très important. En ce sens aussi, les Ḥafṣides s’inscrivent dans la continuité du califat almohade au sein duquel ils émergent. Malgré ces réserves, l’ouvrage de Ramzi Rouighi est à recommander aux étudiants qui s’intéressent à l’Ifrīqiyādes xiiie-xve siècles.