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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Mélanges de la Casa de Velázquez
      Author (Review)
      • Valérian, Dominique
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Author (Monograph)
      • Houssaye Michienzi, Ingrid
      Title
      Datini, Majorque et le Maghreb (14e-15e siècles)
      Subtitle
      Réseaux, espaces méditerranéens et stratégies marchandes
      Year of publication
      2013
      Place of publication
      Leiden
      Publisher
      Brill
      Series
      The Medieval Mediterranean
      Series (vol.)
      96
      Number of pages
      694
      ISBN
      978-90-04-23289-1
      Subject classification
      History
      Time classification
      Middle Ages → 14th century, Middle Ages → 15th century
      Regional classification
      Europe
      Subject headings
      Datini, Francesco
      Geschichte 1300-1500
      Handel
      Mittelmeerraum
      Original source URL
      http://mcv.revues.org/6370
      recensio.net-ID
      dd64e12d28c74c4caa1ebc9f061c5367
      DOI
      10.15463/rec.1189733965
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Ingrid Houssaye Michienzi: Datini, Majorque et le Maghreb (14e-15e siècles). Réseaux, espaces méditerranéens et stratégies marchandes (reviewed by Dominique Valérian)

Le fonds Datini de Prato, qui conserve les documents de la compagnie toscane de Francesco Datini, est bien connu depuis longtemps des historiens de l’économie comme un des plus exceptionnels pour l’histoire de la Méditerranée au tournant du xive et du xve siècle. Ses lettres et registres comptables ont déjà fait l’objet d’études nombreuses, notamment de Federigo Melis. À priori cependant le Maghreb n’occupait pas dans les affaires du marchand une place importante, et seules 44 lettres ont été conservées écrites au Maghreb, où la compagnie n’eut pas de représentant permanent ni ne put jamais véritablement pénétrer les marchés. En outre la région reste à l’écart des intérêts de Florence, à laquelle Prato est liée et qui ne dispose pas avant les années 1420 de débouché maritime direct ni de flotte, et n’entretient pas de relations diplomatiques significatives avec les souverains maghrébins, limitant ainsi les infrastructures sur lesquelles les marchands auraient pu s’appuyer pour développer leurs affaires. Ajoutons enfin que la période (Francesco Datini meurt en 1410) est le plus souvent considérée comme marquée par la crise démographique et économique et un ralentissement des échanges en Méditerranée.

C’est pourtant à ces relations entre Datini et le Maghreb qu’Ingrid Houssaye Michienzi consacre ce livre extrêmement riche par la documentation mobilisée et les questionnements historiques, qui en font un travail fondamental pour l’histoire de la Méditerranée de la fin du Moyen Âge. Elle s’appuie pour cela sur les lettres rédigées au Maghreb, dont elle donne en annexes une très utile édition, mais aussi sur d’autres documents des archives de Prato, Pise et Florence, qui permettent d’éclairer le fonctionnement du réseau Datini et ses stratégies en direction de l’Afrique du Nord. Elle analyse ces sources à la lumière des questionnements récents sur l’histoire de la Méditerranée, dont elle maîtrise parfaitement la bibliographie (au risque de rappels parfois un peu longs qui ne sont pas toujours absolument indispensables), mais aussi des outils conceptuels fournis par les théories économiques et sociologiques qu’elle sait manipuler avec prudence et distance, accordant notamment une grande importance à l’individu et à ses stratégies, ce que rend possible sa documentation épistolaire.

La compagnie Datini, en dépit de sa puissance qui en fait une des plus importantes de Toscane et au-delà, présente une structure fragile, due en partie à la peste qui a décimé la famille de Francesco Datini et à son mariage tardif qui le laisse sans héritier légitime. Celui-ci met alors en place des stratégies qui allient alliances matrimoniales et un réseau d’employés et de partenaires à la fois souple et efficace. Les lettres jouent à cet égard un rôle important, comme outil non seulement de gouvernement de la compagnie (par la circulation des informations et des instructions) mais aussi de consolidation des liens sociaux entre Francesco et ses partenaires. La structure de la compagnie aide à ce fonctionnement, avec des filiales autonomes mais dans lesquelles Francesco possède la majorité du capital, ce qui permet d’éviter un effondrement de l’ensemble en cas de faillite d’une des branches, comme cela avait été le cas pour les compagnies florentines au xive siècle. I.H. Michienzi montre ainsi comment se construisent et s’entretiennent des liens d’amitié, de confiance, en partie liés à des intérêts économiques communs, mais qui s’appuient aussi sur des liens identitaires (tous les employés sont toscans, même s’ils sont en affaires avec d’autres nations).

L’intérêt de Francesco Datini pour le Maghreb est réel, et I.H. Michienzi estime qu’il représente de 30 à 35 % des affaires de la compagnie à Majorque. Il est lié à ses activités industrielles à Prato, dans le textile et la teinture. Il fait venir du Maghreb des laines (mais en faible quantité, les laines africaines n’étant plus prisées au xive siècle sur les marchés italiens comme elles l’étaient auparavant), et surtout des cuirs et peaux, de la grana et de manière sans doute plus épisodique des produits sahariens comme l’alun ou les plumes d’autruche. Mais il ne parvient pourtant jamais à s’implanter sur les marchés maghrébins en raison de la concurrence notamment des marchands de la couronne d’Aragon, mais aussi de la faiblesse des cadres institutionnels florentins au Maghreb et de flotte propre.

Ces difficultés justifient des stratégies, qu’I.H. Michienzi qualifie de « bricolage » car elles savent s’adapter de manière pragmatique aux obstacles rencontrés, mais qui montrent une vision d’ensemble très cohérente des modalités de l’échange en Méditerranée et au-delà, jusque dans la dynamique Europe du Nord-Ouest qui est alors très étroitement liée aux réseaux de navigation et aux marchés méditerranéens par le détroit de Gibraltar. Majorque joue dans ces stratégies un rôle central pour la pénétration des marchés du Maghreb central et occidental, et la branche majorquine de la compagnie Datini constitue le pivot de ses entreprises maghrébines. Elle doit cependant faire face à des tentatives protectionnistes, notamment à travers les ligues majorquines qui empêchent d’embarquer sur les navires en partance pour le Maghreb les biens des marchands n’en faisant pas partie – ce qui suppose d’avoir la citoyenneté de Majorque. Des tentatives sont faites pour passer par l’Ifràqiya, où la concurrence est plus libre et où existe déjà une petite présence toscane, mais cela oblige à un premier trajet par cabotage le long des côtes du Maghreb. C’est donc surtout à Majorque que Datini, qui y possède la plus puissante compagnie italienne, cherche à contourner ce verrou, d’abord en tentant d’entrer dans ces ligues, mais surtout en développant un réseau d’intermédiaires commerciaux qui peuvent être chrétiens mais qui surtout appartiennent à deux communautés très liées au commerce avec le Maghreb et disposant de relais dans les ports africains : d’un côté les juifs ou convers de Majorque (qui peuvent faire partie des ligues) et de l’autre les musulmans de Valence. Cela conduit I.H. Michienzi à ébaucher une réflexion sur le commerce interculturel à partir de cette collaboration entre chrétiens, juifs et musulmans qui apparaît notamment à travers des écritures en arabe et hébreu conservées dans les livres de comptes de la compagnie.

Ce travail extrêmement fouillé permet de saisir les stratégies de Francesco Datini en direction du Maghreb, très au-delà de ce que l’on aurait pu imaginer à première vue. Mais il est plus largement d’un apport majeur pour l’histoire de l’économie méditerranéenne dans les derniers siècles du Moyen Âge, tant il offre quantité d’informations nouvelles sur le commerce, la navigation, la piraterie, les relations entre marchands, dans une perspective large qui permet de revenir sur une image trop pessimiste de la période.