You are here: Home / Reviews / Journals / Mélanges de la Casa de Velázquez / 45 (2015) / 1 / Entre l’Espagne et la France
Social Media Buttons fb twitter twitter twitter
  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Mélanges de la Casa de Velázquez
      Author (Review)
      • Branche, Raphaëlle
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Author (Monograph)
      • Dulphy, Anne
      Title
      Entre l’Espagne et la France
      Subtitle
      L’Algérie des pieds-noirs
      Year of publication
      2014
      Place of publication
      Paris
      Publisher
      Vendémiaire
      Number of pages
      480
      ISBN
      978-2-36358-122-8
      Subject classification
      Political History, Social and Cultural History
      Time classification
      Modern age until 1900 → 19th century
      Regional classification
      Europe → Western Europe → France, Europe → Southern Europe → Spain, Africa → Algeria
      Subject headings
      Algerien
      Einwanderungspolitik
      Algerienfranzosen
      Spanischer Einwanderer
      Geschichte 1800-1900
      Original source URL
      http://mcv.revues.org/6404
      recensio.net-ID
      3d31bf3be0b945fd9e6b971bcb9879cd
      DOI
      10.15463/rec.1189733971
  • Citation rules

  • Terms of licence

    • This article may be downloaded and/or used within the private copying exemption. Any further use without permission of the rights owner shall be subject to legal licences (§§ 44a-63a UrhG / German Copyright Act).

Anne Dulphy: Entre l’Espagne et la France. L’Algérie des pieds-noirs (reviewed by Raphaëlle Branche)

Dans l’ouest de l’Algérie coloniale, nul ne pouvait ignorer l’empreinte de l’Espagne. Des corridas au culte de la Vierge, de la langue parlée dans la rue aux quotidiens que l’on pouvait y acheter, des plats que l’on y mangeait aux chansons avec lesquelles on berçait les enfants : le monde de ceux qui étaient arrivés avec la colonisation sur cette terre d’Afrique était très largement espagnol. Bien sûr, la loi française s’attacha à les franciser mais d’autres vagues migratoires arrivaient toujours qui continuaient à nourrir cette empreinte et à la garder fraîche : les deux tiers de la population européenne avaient un lien avec l’Espagne. Avec la fin de l’Algérie française, pourtant, ils partirent massivement en France : inaugurant par cette dernière migration, un lien nouveau avec une France hexagonale. Ils viendront largement donner leurs traits au groupe grossièrement identifié comme « les pieds-noirs ».

Il y a bien, comme l’annonce le titre du livre d’Anne Dulphy, une Algérie « entre l’Espagne et la France » et une composante essentielle de l'Algérie française : les Français d’origine espagnole. Cette histoire est toutefois déséquilibrée géographiquement : c’est autour de l’Oranie que tournent ces vies – qu’elles choisissent de s’y établir ou que l’on cherche à les en éloigner. Alors que les premières migrations dans lesquelles se sont formées les premières strates de Français d'Algérie ont déjà été étudiées, la période la plus récente restait peu connue. Anne Dulphy s’y consacre, des années 1930 aux années 1960.

Cependant de ce monde des Espagnols d’Oranie, de leurs vies et de leurs habitudes, de leurs métiers et de leurs goûts, on saura peu. En ce sens, on ne peut que regretter un titre parfaitement décalé : il ne s’agit ni de l'Algérie, ni des pieds-noirs. En revanche, ce que ce livre montre est le poids de la vie politique intérieure espagnole sur l’Oranie et, dans une moindre mesure, les échos des événements d'Algérie en Espagne. La France et l’Espagne ne peuvent s’ignorer : que ce soit par les Pyrénées, au nord, ou par le Maroc et la Méditerranée, au sud, elles sont trop proches géographiquement. Ce livre vient ainsi combler une lacune importante dans l’histoire de la France de ces décennies, une histoire qui doit passer par celle de l'Algérie coloniale. Par la suite, l’exploitation d’archives espagnoles, étatiques ou non, complétera utilement ce premier travail.

Comme le montre Anne Dulphy, les liens entre l’Algérie et l’Espagne sont tels que la politique française ne pouvait être exactement la même en France continentale et en Algérie : il y avait là-bas une telle population d’origine espagnole que les répercussions des péripéties politiques et militaires espagnoles résonnaient tout autrement. Oran fut ainsi la plaque tournante de l’enrôlement des volontaires pour l’Espagne (très peu nombreux au total cependant, il faut le noter). Selon Anne Dulphy, la ville semblait parfois au bord de la guerre civile. Cette impression, pourtant, n’était pas uniquement le reflet de la guerre d’Espagne tant il est vrai que l’Oranie — et Oran en particulier — fut le théâtre d’affrontements politiques particulièrement violents à cette époque. Le soutien actif de grandes municipalités à la cause franquiste participa, sans aucun doute, au climat délétère qui caractérisa les années 1930 en Oranie.

De même, l’internement des républicains espagnols prit en Algérie des teintes particulières. Plusieurs milliers de personnes furent placées dans des camps dont Anne Dulphy livre ici la première étude détaillée. Complétant les travaux sur l’internement en France, elle témoigne de l’intérêt qu’il y a à étudier France et Algérie dans un même mouvement quand on s’intéresse notamment à la répression politique. Très largement masculin, beaucoup plus politisé en moyenne que les autres réfugiés, ce groupe constitua des noyaux républicains dans une Algérie française aux évolutions politiques de plus en plus éloignées de l’idée de République : cette particularité explique aussi le dur traitement auquel il fut soumis. Certains d’entre eux rejoignirent les FFL et l’armée « A » à partir de 1943 mais leur histoire reste à écrire.

Privilégiant l’étude des répercussions en Algérie des tensions internationales entre la France et l’Espagne, Anne Dulphy révèle une Espagne bien plus ambiguë que ce que l’on connaissait. Tandis que des arrangements étaient trouvés par la France libre avec Franco pendant le deuxième conflit mondial, le régime franquiste développa une propagande agressive en direction des Espagnols d'Algérie ou des Français d’origine espagnole, notamment par le biais de ses consulats et d’associations cultuelles ou culturelles. Cet appel aux sentiments nationaux des Espagnols d'Algérie se combinait avec la xénophobie du régime de Vichy pour mettre à l’épreuve les liens des Européens d'Algérie avec la France. Ces liens et cet attachement à l’un ou l’autre pays ne sauraient toutefois s’analyser hors de leurs dimensions politiques : si Vichy pouvait incarner un régime auquel on souhaitait être fidèle, que dire des sensibilités communistes ou socialistes ? Les Français d’origine espagnole se distinguèrent-ils en cette matière ? L’arrivée en Oranie de réfugiés républicains, largement socialistes, a-t-il eu un impact sur les réactions de cette population vis-à-vis de l’Espagne ?

Après la Deuxième Guerre mondiale, Anne Dulphy retrouve précisément ces républicains espagnols exilés, assurés désormais d’un exil qui durera et souhaitant, pour certains, rentrer en Espagne. On assiste alors à un passionnant chassé-croisé de la politique diplomatique franquiste. Souhaitant gagner en légitimité sur le plan international, l’Espagne opte pour un soutien appuyé aux nationalistes arabes susceptibles de la soutenir, dans les organisations internationales. Après s’être pourtant rapprochée de la France au début des années 1950, elle accueillit un des premiers bureaux extérieurs du FLN à Madrid puis revint à une option nettement anticommuniste la rapprochant du camp atlantique… avant d’accepter, plus tard, sur son sol des militants acharnés de la défense de l'Algérie française. L’analyse complexifie pourtant largement l’image d’une Espagne franquiste bienveillante envers les membres de l’OAS. La naissance de cette organisation clandestine à Madrid en février 1961, le refuge que trouvèrent certains de ses responsables — dont le général Salan — pendant et après la guerre ont pu installer cette idée d’une connivence, que les apparences semblaient rendre évidentes : dans les deux pays, des militaires venus d’Afrique tentaient de renverser le pouvoir en Europe. Anne Dulphy montre pourtant qu’il faut y regarder de plus près : le soutien que reçurent des membres de l’OAS n’était pas sans conditions et, surtout, il ne devait pas constituer un obstacle aux relations diplomatiques entre la France et l’Espagne. Les années 1960 le démontreront plus nettement encore avec le développement de la coopération policière entre les deux Etats. À cette époque, tandis que les activités politiques sont invitées à la discrétion, dans la région d’Alicante, prend souche une véritable petite colonie française, formée de pieds-noirs d'Algérie n’ayant pour la plupart jamais connu la France métropolitaine, ultime avatar des liens entre ces trois pays.