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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Mélanges de la Casa de Velázquez
      Author (review)
      • Aillet, Cyrille
      Language (review)
      Français
      Language (monograph)
      English
      Author (monograph)
      • Safran, Janina M.
      Title
      Defining Boundaries in al-Andalus
      Subtitle
      Muslims, Christians and Jews in Islamic Iberia
      Year of publication
      2013
      Place of publication
      Ithaca
      Publisher
      Cornell University Press
      Number of pages
      247
      ISBN
      978-0-8014-5183-6
      Subject classification
      History
      Time classification
      Middle Ages
      Regional classification
      Europe → Southern Europe → Spain
      Subject headings
      al-Andalus
      Islam
      Christentum
      Judentum
      Kulturkontakt
      Sozialer Wandel
      Original source URL
      http://mcv.revues.org/6672
      recensio.net-ID
      9f480e47511c44cb8f9ded4e443b4c25
      DOI
      10.15463/rec.1189738552
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Janina M. Safran: Defining Boundaries in al-Andalus. Muslims, Christians and Jews in Islamic Iberia (reviewed by Cyrille Aillet)

Cet ouvrage de Janina Safran prolonge considérablement deux articles plus anciens (2001 et 2003), dans lesquels elle s’interrogeait déjà sur la construction des frontières interconfessionnelles dans l’émirat puis le califat omeyyade des ixe-xe siècles. Le contexte choisi est celui des transformations politiques, religieuses et sociales qui accompagnèrent la construction d’une société islamique en al-Andalus, processus qu’elle analyse globalement, tout en préférant en décrypter les différentes modalités plutôt que d’employer la notion générale d’« islamisation ». Cette période de transition sociale vit l’islam et l’arabe s’imposer en tant que religion et langue majoritaires, tandis que les populations chrétiennes, dont le latin formait le principal référent linguistique, devenaient minoritaires. Parallèlement, le pouvoir omeyyade se structura en venant à bout de toutes les résistances, en particulier la rébellion conduite par ‘Umar b. Ḥafṣūn, puis ses fils jusqu’en 928. Aux défis que représentaient l’absorption des convertis, l’enracinement social de la nouvelle religion et l’affirmation de l’autorité centrale, le droit malikite sut répondre par l’élaboration progressive de normes visant à définir les contours de la communauté des croyants en la différenciant des non-musulmans.

C’est principalement depuis la littérature juridique que l’auteur observe comment les transformations de la société andalousienne ont produit de nouvelles frontières, intérieures (entre islam et imma) et extérieures (entre al-Andalus et sa périphérie chrétienne). L’introduction, nourrie de références théoriques sur la question de l’identité collective et de sa délimitation, témoigne de l’ambition et de la finesse de son analyse. Grâce à des lectures très larges, J. Safran ne se laisse pas enfermer dans le tropisme ibérique. C’est au contraire à la lumière d’une anthropologie de la distinction sociale, qui s’intéresse à la manière dont les groupes pensent leur identité collective de manière dynamique et en interaction constante avec d’autres acteurs qu’elle aborde la question.

On regrette cependant des oublis en matière de bibliographie : les travaux d’A. García Sanjuan sur le sujet, de J. Lorenzo Jiménez sur les Banū Qasī (2010), de V. Martínez Enamorado sur Ibn Ḥafṣūn, rassemblés dans un recueil en 2012, ou le volume édité par D. Valérian sur l’Islamisation et arabisation de l’Occident médiéval (2011). L’étude d’E. Manzano Moreno, Conquistadores, emires y califas (2006) n’a pas été consultée. Elle aurait permis d’inclure l’apport de l’archéologie, très dynamique depuis les années 1990 : on pense ainsi aux fouilles menées dans les nécropoles les plus anciennes, dont certaines reflètent encore l’indécision et la porosité des rites d’inhumation.

Par ailleurs, la décision de l’auteur de commencer son étude au ixe siècle peut être critiquée. La littérature chrétienne en latin offre, pour le viiie et la première moitié du ixe siècle, des textes très intéressants sur la question des frontières du groupe face à l’islam. La question de la cohabitation avec l’islam revient dans les chroniques latines du viiie siècle et dans les polémiques théologico-juridiques qui précèdent le mouvement des martyrs de Cordoue. Plus tardifs, l’Apologeticus de l’abbé Samson et la Vie de Pélage, jeune martyr qui résiste à la concupiscence du « roi des Gentils », mettent aussi en scène le rapport à l’islam.

Il n’en est pas moins vrai que la force de l’ouvrage consiste à vouloir articuler la structuration du régime omeyyade avec les mutations profondes qui bouleversent la société. Le premier chapitre insiste ainsi sur l’évolution des groupes qui entourent le pouvoir omeyyade. Au ixe siècle, celui-ci s’appuie encore sur l’aristocratie « arabe » et sur ses clients (mawālī-s), face aux autochtones chrétiens ou convertis (muwalladūn), dont les révoltes sont assimilées à une forme d’apostasie et de fitna. Au xe siècle, après l’intégration des dissidents, la frontière glisse vers une opposition entre l’islam et les « hérétiques » qui, comme Ibn Masarra, menacent le consensus politique entre le califat et les oulémas malikites.

Le second chapitre se penche sur l’évolution de la composition religieuse de la société et la façon dont elle est reflétée dans les sources. Le principal terrain d’observation est Cordoue, qui concentre l’essentiel des témoignages contemporains. Si l’analyse des écrits d’Euloge et Alvare dérive principalement des travaux de J. Coope (1995), le croisement des sources juridiques et des anecdotes littéraires permet en revanche à l’auteur de dresser une sorte de relevé des lieux, des moments et des situations de contact interconfessionnel qui suscitent le débat parmi les fuqahā’. On découvrira donc au fil des pages des remarques judicieuses sur les fêtes religieuses, le blasphème comme forme de transgression des frontières admises, la question des langues, du mariage interreligieux… La conversion et l’apostasie font l’objet d’un long développement. La matière n’est pas toujours nouvelle, et des travaux plus anciens adoptaient aussi cette démarche, mais l’ouvrage entrelace ces différents indices pour en tisser une trame d’interprétation cohérente.

Le troisième chapitre va plus loin dans le décryptage du questionnement sur la coexistence interreligieuse, essentiel dans la délimitation de la imma et l’élaboration de ce que J. Safran, d’après P. Bourdieu, nomme « l’habitus musulman ». Elle met en lumière la préoccupation des juristes vis-à-vis de la « contamination » que pouvait représenter, à l’égard du dogme et de la pureté rituelle, le contact avec les autres religions. Entre des attitudes plutôt conciliantes et des normes de séparation plus rigides, elle examine les principaux enjeux d’un débat qui accompagne la codification du droit malikite : la question du mariage, le statut et de l’éducation des enfants, la conversion, le corps et la pureté rituelle, les interdits alimentaires, les fêtes religieuses et les rites funéraires, la sociabilité… Certaines pratiques, comme le commerce, favorisent l’interaction entre communautés. Les marchés suscitent l’attention des auteurs de traités de isba, notamment Ibn ‘Abdūn, particulièrement sévère à l’égard des non-musulmans. Enfin, les immī-s n’hésitent pas à faire appel aux tribunaux musulmans — à cet égard, les Canons de l’Église wisigothique en arabe (1049-1050) mériteraient d’être exploités.

Enfin, l’enquête s’étend aux rapports avec l’autre bord de la frontière, le dār al-arb. Règles de la guerre en territoire ennemi, circulations transfrontalières, groupes de populations chrétiennes venues s’installer en al-Andalus, espionnage et ambassades : la matière est riche, peut-être trop, d’ailleurs, pour être traitée si vite — surtout si l’on veut articuler ce champ avec la question de la imma. En particulier, la réactivation de l’idéologie du ğihād et sa transformation à partir de l’ère almoravide revêtent une grande importance pour expliquer le durcissement des dynasties berbères à l’égard des immī-s, et la tentative inédite d’abolition de leur statut par les Almohades. Cette question apparaît en filigrane dans l’ouvrage, mais ne reçoit peut-être pas toute l’attention qu’elle aurait méritée.