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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Mélanges de la Casa de Velázquez
      Author (Review)
      • Dupont, Alexandre
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Editor (Monograph)
      • Caron, Jean-Claude
      • Luis, Jean-Philippe
      Title
      Rien appris, rien oublié?
      Subtitle
      Les Restaurations dans l’Europe post-napoléonienne (1814-1830)
      Year of publication
      2015
      Place of publication
      Rennes
      Publisher
      Presses Universitaires de Rennes
      Number of pages
      474
      ISBN
      978-2-7535-4268-6
      Subject classification
      History
      Time classification
      Modern age until 1900 → 19th century
      Regional classification
      Europe
      Subject headings
      Europa
      Restauration
      Geschichte 1814-1830
      Original source URL
      http://mcv.revues.org/7290
      recensio.net-ID
      92658337be6e4288a3250bae6ae5bf59
      DOI
      10.15463/rec.1108681275
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Jean-Claude Caron / Jean-Philippe Luis (eds.): Rien appris, rien oublié? Les Restaurations dans l’Europe post-napoléonienne (1814-1830) (reviewed by Alexandre Dupont)

Fruit de deux colloques, ce volume, qui rassemble trente-quatre contributions, propose un panorama de l’historiographie actuelle sur un moment assez négligé de l’histoire européenne : la quinzaine d’années qui sépare la première bataille de Waterloo de la vague révolutionnaire de 1830. Comme le souligne la citation apocryphe de Talleyrand reprise dans le titre sous forme de question, et comme le rappellent Jean-Claude Caron et Jean-Philippe Luis dans leur introduction, cette Europe des « Restaurations » est mal aimée depuis 1830. Elle ne serait qu’une phase de retour en arrière vers l’Ancien Régime, une parenthèse réactionnaire de quinze ans sur le chemin de la modernité et du progrès. Ce sont ces figures attendues que les contributeurs se proposent de déconstruire, dans le prolongement des renouvellements historiographiques intervenus en France depuis une quinzaine d’années et de la riche tradition existant dans certains pays comme l’Espagne. À ce titre, la première partie de l’ouvrage est particulièrement réussie, qui passe par pertes et profits les images d’Épinal que sont le milliard des émigrés ou l’alliance du trône et de l’autel.

Les Restaurations ne sont pas des restaurations. C’est le premier enseignement que l’on peut tirer de cet ouvrage. Si le tournant de 1814-1815, qui constitue un moment clé de l’histoire du xixe siècle européen, est bien un moment de retour sur le trône des dynasties dépossédées et des élites traditionnelles sur le devant de la scène, on ne saurait y voir un retour pur et simple à l’Ancien Régime. En effet, les situations sont extrêmement diverses à l’échelle de l’Europe, des Pays-Bas où Guillaume Ier reconstruit sa légitimité sur le respect de la Constitution à l’Espagne de Ferdinand VII, qui tente en vain d’effacer toute trace de l’épisode libéral de 1812, en passant par la France de Louis XVIII et Charles X, où derrière les discours parfois involutionnistes se cache une intégration du legs révolutionnaire et napoléonien, à travers la Charte notamment.

Plus que de « Restaurations », mot commode mais analytiquement peu satisfaisant, il faudrait peut-être parler, pour comprendre les dynamiques politiques du moment, de recompositions, comme le proposent Luis et Caron en conclusion. Recompositions et hybridations sont à l’œuvre pour prendre en compte, dans les régimes restaurés, les acquis de la période 1789-1815 sur lesquels il ne semble plus possible de revenir : la modernisation administrative, l’irruption dans la politique de l’opinion publique et du débat d’idées, l’égalité devant la loi, les libertés fondamentales ou le constitutionnalisme, dont plusieurs contributions rappellent qu’il s’agit d’un enjeu fondamental de l’époque.

D’un point de vue économique et social, il n’y a pas plus de retour à l’Ancien Régime. Le legs des Restaurations à l’histoire économique de l’Europe est, au contraire, démontré à juste titre : les monarchies du temps et les élites traditionnelles ont parfaitement su prendre le tournant du capitalisme et de la proto-industrialisation qui se mettent en place. Leur rôle dans la transformation des économies pré-capitalistes a été trop longtemps minoré.

Socialement, noblesse et bourgeoisie cohabitent, se fréquentent, se mêlent, notamment par le partage de pratiques socio-culturelles déjà bien connues et qui sont abordées à nouveaux frais dans cet ouvrage. Les élites forment donc un ensemble assez homogène malgré des divergences politiques qui ne recoupent pas complètement le clivage social. Un regret ici : les classes populaires sont les grandes absentes de ce volume, à quelques exceptions près, en particulier l’excellente contribution de Fabrice Bensimon sur le Royaume-Uni, qui rappelle combien les pistes ouvertes voici cinquante ans par Edward P. Thompson restent fécondes. Sans doute faut-il attribuer cette absence à un effet de sources ou encore à des traditions historiographiques différentes — les classes populaires apparaissent nettement lorsqu’il s’agit de l’Espagne —, mais il faut espérer que de futures recherches viendront pallier ce manque, qui empêche de rendre complètement compte de la richesse des processus de politisation et de nationalisation qui sont au cœur de nombre de contributions.

Un autre aspect fondamental qui ressort de cet ouvrage, c’est la dimension transnationale et connectée des phénomènes socio-politiques à l’œuvre dans l’Europe des Restaurations, y compris des processus de construction nationale. Dès ces années, on voit se mettre en place les réseaux, les liens et les circulations d’une Internationale libérale — le concept fait l’objet d’une intéressante discussion par Walter Bruyère-Ostells — bien étudiée pour les décennies suivantes. Exils, complots, circulations d’écrits et d’idées, combats communs pour le libéralisme, le constitutionnalisme ou les nationalités font l’objet d’analyses novatrices qui relativisent le moment 1815-1830 comme éteignoir du legs révolutionnaire.

Il est dommage que n’apparaissent pas plus les solidarités contre-révolutionnaires, ou ultras, qui sont le pendant de cet internationalisme libéral. On les voit pourtant poindre sous deux formes. D’abord, dans les débats qui s’amorcent sur les rapports entre l’État et la religion : les catholiques se constituent peu à peu en une sensibilité politique caractérisée par son soutien à la papauté, même s’il faut se garder de toute généralisation. Par ailleurs, et c’est là un aspect réellement novateur, pendant ces années se construisent les instruments d’une collaboration policière et militaire entre les États européens pour combattre ces solidarités internationales. Il faut signaler à ce sujet la remarquable contribution de Marie-Pierre Rey sur la Sainte-Alliance, qui déconstruit bien des mythes sur cette « Internationale réactionnaire ». Rappeler qu’à la collaboration transnationale des militants politiques s’est opposée une coordination des États pour la réprimer permet l’élaboration d’un tableau plus équilibré de l’internationalisme, qui n’a pas manqué d’être entravé.

Ce ne sont là que quelques aspects, et l’on excusera l’auteur de ces lignes de ne pouvoir évoquer tous les questionnements abordés au fil des pages, de la difficile gestion du passé révolutionnaire au problème de la réconciliation nationale en passant par les rapports entre citoyenneté, nationalité et religion. Mais de manière générale, cet ouvrage, d’une très bonne tenue, montre combien l’Europe des Restaurations — et, au-delà, l’espace euro-américain à cette époque — est essentiel pour comprendre l’histoire du xixe siècle. Loin d’une simple réaction et d’un pur désir de retour à l’Ancien Régime, la période voit se construire, se croiser, s’affronter et se dessiner une multitude de modernités possibles, pas toutes advenues, ni toutes souhaitables sans doute, mais qui toutes ont joué un rôle important et qui méritent, dans le prolongement de ce livre, que l’on continue à les étudier.