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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Mélanges de la Casa de Velázquez
      Author (Review)
      • Albert Llorca, Marlène
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Author (Monograph)
      • Molinié, Antoinette
      Title
      La Passion selon Séville
      Year of publication
      2016
      Place of publication
      Paris
      Publisher
      CNRS Editions
      Series
      Bibliothèque de l’Anthropologie
      Number of pages
      370
      ISBN
      9782271089311
      Subject classification
      History of religion
      Time classification
      21st century
      Regional classification
      Europe → Southern Europe → Spain
      Subject headings
      Sevilla
      Spanien
      Ritual
      Katholische Kirche
      Prozession
      Original source URL
      http://mcv.revues.org/7641
      recensio.net-ID
      3c3d814e88f54dee888b8782f48b5748
      DOI
      10.15463/rec.1225365846
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Antoinette Molinié: La Passion selon Séville (reviewed by Marlène Albert Llorca)

Le beau titre qu’Antoinette Molinié a donné à son livre ne rend pas entièrement compte de son ambition : dégager la cohérence de l’ensemble des célébrations, religieuses ou « profanes » (la qualification est fortement nuancée par l’auteure), qui vont de la Semaine sainte à la Fête-Dieu. L’auteure entend dégager l’unité et le sens de ce cycle rituel en sollicitant à la fois l’analyse structurale et une approche psychanalytique. La première lui permet de mettre en valeur les oppositions signifiantes entre les moments du cycle rituel, mais c’est surtout le choix d’une grille d’interprétation freudienne, clairement assumée, qui caractérise l’ouvrage.

L’ethnographie des célébrations de la Passion tient, dans l’interprétation, une place centrale. A. Molinié, en effet, propose de voir dans la Semaine sainte de Séville une mise en scène rituelle du complexe d’Œdipe et, plus précisément, de l’usage qu’en fait Freud dans Totem et tabou. Pour expliquer l’origine de la société et de la religion, cet ouvrage présente une horde primitive dominée par un mâle qui s’arroge un droit sexuel exclusif sur les femmes du groupe, ce qui conduit ses fils à le tuer et, sous l’effet du sentiment de culpabilité suscité par cet acte, à le diviniser, puis à instituer l’interdit de l’inceste. Ce Père, à Séville, ce serait le Christ, car « La plupart des confréries nomment leurs images tutélaires […] Nuestro Padre Jesús ». Les fils sont les membres des hermandades — des frères, donc — qui, jusqu’à une date récente, ne comprenaient que des hommes. Bourreaux du Christ, ils affichent leur culpabilité en s’habillant en pénitents et en se cachant sous une cagoule mais, en même temps, ils manifestent, de façon plus ou moins voilée, leur désir pour une Vierge qui apparaît, dans les processions, moins comme la mère du Christ que son épouse, les sculpteurs représentant en général le Christ comme un homme fait et la Vierge comme une jeune femme. Désir pour la Mère et aussi, selon A. Molinié, jubilation d’avoir tué le Père qui s’exprime dans la rue et dans les bars où les confrères font la fête toute la nuit.

La Semaine sainte se caractérise ainsi par une ambivalence qui disparaît le lundi de Pâques, où se déroule la corrida de resurrección. À la suite de plusieurs chercheurs, parmi lesquels Julian Pitt-Rivers, l’auteure propose de voir dans ce spectacle le dernier acte rituel de la Semaine sainte, celui de la Résurrection. Non pas celle du Christ de l’Évangile, mais celle de la sexualité masculine, refoulée pendant la Semaine sainte. Elle « ressuscite » dans le taureau et est captée par le torero qui la communique à la foule via les pièces vestimentaires que les aficionados, à la fin de la performance, lui lancent pour qu’il les touche avant de les leur rendre. La corrida, cependant, met également en scène la maîtrise de la sauvagerie du taureau, ce qui lui donne « la dimension d’un rite d’initiation à l’âge d’homme » rite directement effectué par le torero et le taureau et, indirectement, par le public (p. 151).

Ce processus connaît un premier aboutissement dans la feria de abril, qui suit immédiatement la Semaine sainte. La fête, qui dure également une semaine, est marquée par la célébration quotidienne de corridas et par la construction de casetas où se déploient, en particulier dans la danse, les rapports de séduction entre hommes et femmes : « à la société des frères masqués, ligués et réprimés, s’associant pour le meurtre de Notre Père Jésus dans les maisons des confréries, succède la filiation de la caseta familiale où la sexualité maîtrisée et l’échange de femmes font émerger la société » (p. 180). Mais, pour que celle-ci soit vraiment instituée, il faut renoncer à la Mère, ce qui s’accomplirait dans le pèlerinage à la Vierge du Rocío, qui se déroule à Almonte pour la Pentecôte et auquel participent plus d’un million de pèlerins venus de toute l’Espagne. A. Molinié s’arrête plus particulièrement sur un des actes du rite, le salto de la verja, où les jeunes gens d’Almonte sautent par-dessus la grille du chœur pour s’emparer de la statue, qu’ils vont porter pendant des heures. Leur exaltation à meterse debajo de la Virgen est liée au désir de l’inceste avec une Mère qui s’avère cependant impossible de posséder et à laquelle il faut chercher des substituts, en particulier les copies de la statue vénérée. La séparation avec la Mère accomplie, il ne reste plus qu’à affirmer le triomphe de « l’ordre social et de la Loi », ce qui est fait dans la procession solennelle qui accompagne, lors de la Fête-Dieu, l’hostie consacrée exhibée dans un ostensoir fastueux : « Corpus Christi apparaît finalement comme le triomphe du refoulement des pulsions et le dépassement du conflit œdipien. Il permet de cette manière l’émergence de la société » (p. 291).

Le cycle rituel sévillan mettrait donc en acte le conflit œdipien et sa résolution. Sous le « mythe officiel de l’Eglise » existerait un « récit de l’inconscient » lisible dans « les marges du rite » : désignations comme le Nuestro Padre Jesús, affects qui entrent en contradiction manifeste avec le sens explicite des rites, comme la joie des membres des confréries de la Passion ou la dimension érotique de l’émotion exprimée par les porteurs de la Vierge. A. Molinié a, sans nul doute, participé durant plusieurs années à des rituels qu’elle décrit avec beaucoup de finesse ; elle connaît bien, en outre, les travaux des ethnologues espagnols, trop souvent ignorés en France. Reste que ses choix interprétatifs posent bien des questions, au moins à l’ethnologue.

Certaines concernent l’interprétation qui est donnée de certaines données ethnographiques. Peut-on, par exemple, penser que les aspects festifs de la Semaine sainte expriment spécifiquement la joie des fils d’avoir tué le Père lorsqu’on sait que tous les rituels collectifs catholiques, et ce depuis fort longtemps, s’accompagnent de « débordements » en tout genre ? Se pose aussi la question, maintes fois soulevée, de l’interprétation psychanalytique des phénomènes sociaux : peut-on appliquer à la société une théorie qui concerne d’abord la psychologie individuelle ? A. Molinié répond à cette objection en expliquant, dans son introduction, qu’on ne saurait opposer l’individu, toujours inscrit dans une culture, et la société, construite par des individus. Et elle précise dans sa conclusion : « les individus, ici les Andalous, […] interviennent ensemble dans les rites pour mettre en acte et en commun les conflits de leurs enfances. Ils le font tout naturellement avec les signifiants de la culture andalouse, singulièrement ceux du calendrier rituel chrétien » (p. 304). On peut se demander, cependant, qui sont les individus en question. Les femmes, ainsi, assistent comme les hommes à ces rites et certaines jouent, dans certaines séquences, un rôle non négligeable : A. Molinié souligne, par exemple, l’importance du rituel de l’habillage de la Vierge, presque toujours effectué par des femmes. Or, on voit mal quel sens elles peuvent donner à ces rites, puisqu’ils seraient destinés à construire la masculinité et, plus précisément, à faire que l’individu devienne un « homme d’honneur » — idéal qui ne vaut peut-être pas pour tous les milieux sociaux d’Andalousie. Qu’en est-il, par ailleurs, de la participation des hommes aux rites ? Dans la corrida, comme on l’a vu, seul le torero effectue réellement « le rite d’initiation ». Cela vaut aussi pour les autres séquences du cycle rituel : la plupart des hommes ne participent, voire n’assistent qu’à une partie du cycle. Ainsi, les confrères de la Semaine sainte sévillane ne sont pas les jeunes gens qui enlèvent la Vierge del Rocio à Almonte ; les membres des confréries, du reste, ne viennent pas tous au pèlerinage. Peut-on dire, dès lors, que les Sévillans « mettent en acte » « ensemble » le conflit œdipien et sa résolution dans le cycle rituel ? Un rite peut-il être efficace pour qui l’accomplit par délégation ? Qui est, en somme, l’acteur du rite et sur qui celui-ci agit-il ? On ne peut éviter de soulever ces questions, qui sont la contrepartie d’une analyse qui offre une tentative rare de clarification globale d’un ensemble rituel particulièrement riche et complexe.