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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Mélanges de la Casa de Velázquez
      Author (review)
      • Bouju, Emmanuel
      Language (review)
      Français
      Language (monograph)
      Español
      Author (monograph)
      • Labrador Méndez, Germán
      Title
      Culpables por la literatura
      Subtitle
      Imaginación política y contracultura en la transición española (1968–1986)
      Year of publication
      2017
      Place of publication
      Madrid
      Publisher
      Ediciones Akal
      Series
      Reverso / Historia crítica
      Series (vol.)
      1
      Number of pages
      680
      ISBN
      978-84-460-4431-4
      Subject classification
      Political History, Social and Cultural History
      Time classification
      20th century → 1960 - 1969, 20th century → 1970 - 1979, 20th century → 1980 - 1989
      Regional classification
      Europe → Southern Europe → Spain
      Subject headings
      Spanien
      Demokratie
      Jugendbewegung
      Kultur
      Literatur
      Geschichte 1968-1986
      Original source URL
      http://journals.openedition.org/mcv/8133
      recensio.net-ID
      ab3ce799b6f24282826af0a3e87f28ab
      DOI
      10.15463/rec.1103896313
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Germán Labrador Méndez: Culpables por la literatura. Imaginación política y contracultura en la transición española (1968–1986) (reviewed by Emmanuel Bouju)

« La transición es una línea imaginaria, como el ecuador », disait Manuel Vázquez Montalbán, et chaque nouveau livre qui en fait l’histoire semble à sa manière en réinventer le tracé. Premier ouvrage d’une nouvelle collection aux éditions Akal  — « Reverso / Historia crítica », consacrée selon la note d’intention à une histoire critique et « alternative » (« dissensuelle avec raison ») des récits qui « construisent le passé » —, le livre de Germán Labrador Méndez, professeur à Princeton University, n’échappe pas à cette règle générale : tout en respectant, de façon au demeurante étonnante au regard de ses objectifs polémiques, la chronologie traditionnelle de la transition (pré-transition 1968-1976, transition 1976-1981, consolidation 1981-1986), il entreprend de déplacer grandement la ligne de partage entre culture officielle et contreculture transitionnelle, et ce au profit des oubliés et des déchus, des générations perdues en somme de la « CT ». Cela fait, à dire vrai, de nombreuses années maintenant qu’a cessé de prévaloir, dans la littérature académique, la légende dorée de la Transition, et l’actualité des déchirements politiques en Espagne suffirait à montrer combien le tissu délicat et moiré de la Constitution de 1978 — duquel s’était vêtue d’habit neuf la démocratisation postfranquiste — craque désormais à toutes ses coutures, et exige de façon urgente un effort renouvelé de rapiéçage institutionnel vraiment démocratique. Comme l’ouvrage collectif auquel fait allusion l’abréviation CT (La CT o la Cultura de la Transición. Crítica a treinticinco años de cultura española, 2012), et malgré les divergences entre Guillem Martínez et Germán Labrador Méndez en matière de chronologie, Culpables por la literatura s’inscrit à l’évidence dans ce courant désormais puissant, en Espagne et ailleurs, d’une critique raisonnée et polémique de l’histoire de la Transition, et de la légende de sa culture (une culture jugée même « servile, stérile, élitiste et clientéliste » selon David García Aristegui, paraphrasant Kiko Amat dans La CT). Il pourrait même en accentuer encore la pente négative, en se livrant, avec beaucoup de précision et de jugement axiologique combinés, à une histoire alternative de la contreculture transitionnelle, définie non pas comme un apprentissage de la liberté, mais bien plutôt comme « un apprentissage des limites de la liberté », et ce jusqu’à la marginalisation et la mort parfois : au revers exact de la légende dorée, il en raconte la réalité noire, faite de l’échec, voire, juge-t-il, de la persécution de ceux qui, à force d’utopie libertaire et de pratiques hétérodoxes, ont dû peu à peu quitter le champ visible de la nouvelle culture dominante, et éteindre leurs contre-feux « à la lumière de la prétendue Movida » (p. 49).

Ainsi Germán Labrador Méndez, poursuivant la réflexion entamée dans Letras arrebatadas. Poesía y química en la transición española (Devenir, 2009), parcourt-il dix-huit années transitionnelles, depuis l’écho affaibli de mai 1968 jusqu’à la fameuse consolidation démocratique de 1986, pour en détailler, après une première partie théorique et polémique sur la transition bifide et l’orchestration de ses oublis, deux temps principaux : celui des progres de 1968 (la generación de Pachón), « enfants du fascisme et de l’espérance » et celui des jóvenes de 1977 (la generación de Camarón), « irrémédiablement inadaptés ». Il est troublant et passionnant de reconsidérer ainsi à distance, par le biais de ce regard hispaniste et en partie américanisé, et à la lumière du 15-M et des déchirements actuels, l’échec de ceux qui, « coupables de littérature » et « adorateurs du Volcan » (Malcolm Lowry étant affiché en maître à penser), sont devenus en quelque sorte les nouveaux vaincus du postfranquisme, les héros de ce que l’auteur appelle une nouvelle « déroute collective » : des postvencidos en quelque sorte, des vaincus à la puissance deux, exemplaires selon Labrador Méndez d’un « type de subjectivité littéraire » et culturelle, attaché à la « destruction rituelle » et vitale du « franquisme quotidien », incorporé. Leurs espoirs et leurs désillusions, l’impasse politique et sociologique de leurs utopies concrètes, la marginalité irréductible de leurs pratiques artistiques et de leur style de vie, tout cela qui les a relégués tranquillement à l’oubli de la CT, il était juste qu’un ouvrage aussi massif, profus et toujours passionnant, leur soit consacré.

Sans doute pourra-t-on en discuter certains des choix et des parti-pris, parmi lesquels, à mon sens, outre le titre inutilement ambigu et la disposition chronologique classiquement binaire, figurent quelques affectations para-philosophiques (souvent en italique) de la pensée et du style, un certain manichéisme dans l’évaluation des destinées artistiques, ainsi que le défi lancé au lecteur de hiérarchiser la masse considérable des exemples, inégalement pertinents pour le bien du raisonnement. Mais c’est très peu de réticence au regard des enjeux majeurs d’un tel travail : de même que toute histoire critique intelligente de la littérature et de la culture rend compte de leur présent autant que de leur passé, ce livre nous confronte clairement et efficacement aux mécanismes actuels d’exclusion et d’invisibilisation (si je puis dire) de la mémoire culturelle. Il nous force à porter a posteriori le regard sur des pratiques limites de l’art que la société avait préféré oublier et que l’on peut aujourd’hui comprendre mieux : des pratiques capables d’engager le corps et le langage jusqu’à leurs points de rupture, sans aucune garantie d’écho public autre que la sensation, au moment même et pour soi-même, de pratiquer vraiment, littéralement, une libération à l’égard du franquisme, voire un exorcisme civil, éphémère et isolé, d’une idéologie mortifère dont la surface clinquante de la transition démocratique a longtemps pu dissimuler la pérennisation secrète.

Il faut voir dans l’entreprise de Germán Labrador Méndez, aussi prolixe en détails qu’habile à inventer les formules plus générales que ces détails induisent, une formidable contribution à la critique du passé récent de l’Espagne, et aux leçons, pour le présent, qu’une telle critique engendre. Sans doute son prochain livre, annoncé comme portant sur « la production culturelle de la crise dans l’Espagne d’aujourd’hui », en tirera directement profit. En attendant, espérons que cette contribution alimentera utilement, en Espagne et en Amérique latine, en Europe comme aux États-Unis, une réflexion plus générale, éclairée et sincère, sur les enjeux culturels des mécanismes transitionnels et sur la puissance de leur héritage — bien au-delà des premiers temps de leur exercice.