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Caroline Fournier: Les bains d'Al-Andalus. VIIIe–XVe siècle (reviewed by Patrice Cressier)

L’intéressant ouvrage de Caroline Fournier présente sous une forme accessible à un large public, spécialiste ou non de la civilisation islamique, les données collectées et les résultats obtenus dans le cadre d’une thèse soutenue six ans auparavant à l’université de Rennes (mais largement actualisée pour cette publication). Le projet était ambitieux puisqu’il s’agissait de dresser un catalogue des bains publics et privés d’époque islamique dans la péninsule Ibérique, à partir duquel poser trois vastes questions dont les réponses devaient jeter un éclairage nouveau sur la société d’al-Andalus. Ces trois questions sont celles de l’origine de ces ḥammām-s, des formes qu’ils adoptèrent et du rôle qu’ils purent jouer au-delà de leur simple fonction hygiénique. C’est donc une structure tripartite que l’auteure a donné à son exposé et ses interprétations : « Recherche sur la formation du bain en al-Andalus » (69 p.), « Construction et formes du bain en al-Andalus » (87 p.), « Pratiques et places du bain dans la société d’al-Andalus » (69 p.).

La première question a trait à l’origine de ces ḥammām-s. Bien que l’idée ait été battue en brèche depuis longtemps, on lit encore trop souvent qu’ils sont les héritiers directs de ceux d’époque romaine (thermae ou balnea). Caroline Fournier a donc raison de s’atteler à son tour à un travail de démystification. Elle le fait en particulier, à partir d’une exploitation intensive de la bibliographie disponible sur le thermalisme antique péninsulaire, en s’interrogeant sur la continuité du fonctionnement des établissements romains et tardo-romains, aspect qui se devait d’être traité, mais qui n’est cependant pas la seule piste à suivre. Ce qui importe finalement, c’est que la coupure survenue dans la pratique thermale est antérieure à la conquête arabo-musulmane de 711.

La renaissance du bain, sous de nouvelles formes, est donc bien une conséquence de cette conquête, mais l’extrême rareté des ḥammām-s du viiie siècle (aucun assuré jusqu’à présent dans la péninsule Ibérique et un seul au Maghreb — Volubilis/Walīla —) doit être replacée dans une réflexion plus générale, sous-tendant les recherches les plus récentes, sur le processus qualifié aujourd’hui d’« islamisation culturelle ». Celui-ci ne recouvre pas la seule conversion à l’islam sinon un large éventail de transformations sociales qui lui sont parallèles et qui affectent également la culture matérielle des populations concernées. L’usage du bain de vapeur collectif est à ce titre un indicateur précieux comme il le sera encore plusieurs siècles plus tard à l’issue de la « reconquête » chrétienne. Il s’agira alors d’une situation inverse puisque les nombreuses constructions tardives de ḥammām-s attesteront de la résistance à abandonner des pratiques bien ancrées dans les régions de Valence ou de Grenade, et d’une relative acculturation des couches sociales supérieures, qui n’aura d’ailleurs qu’un temps. Entre les nouveautés que Caroline Fournier met en exergue à partir du dépouillement de la bibliographie archéologique de ces dernières années — et en particulier de celle générée par l’archéologie préventive —, il faut signaler le rôle que les muniya-s paraissent avoir joué dès le ixe siècle dans l’adoption et la diffusion du ḥammām. Ces résidences aristocratiques périurbaines ont donc bien été, comme cela a été démontré dans d’autres domaines (l’hydraulique et l’agriculture par exemple), des lieux propices à l’innovation et l’expérimentation. Malheureusement, fort peu de plans de ces bains de muniya cordouanes nous sont proposés (ceci étant le fait des fouilleurs et non de l’auteure).

La seconde question qu’aborde Caroline Fournier concerne les formes architecturales qui furent données aux bains d’al-Andalus, leurs modes de construction et l’organisation des chantiers. Elle est traitée dans un chapitre redevable plus que les autres de l’approche archéologique et ce n’est pas celui dont la lecture m’a le plus convaincu. Les pages consacrées aux appareils constructifs auraient pu, me semble-t-il, être résumées en quelques tableaux ou du moins être hiérarchisées différemment car, de l’effort d’analyse incontestable qu’a déployé l’auteure, il ressort peu d’éléments nouveaux. J’ai conscience cependant que, dans le cadre de la préparation d’un mémoire de doctorat, ce type d’exercice avait été recommandé. Bien sûr la ṭābiya est l’appareil le mieux apte à supporter l’humidité et les fortes variations de température et, au-delà de traditions constructives régionales, le matériau utilisé est principalement (hors architecture palatiale du moins) celui qui est immédiatement disponible et exploitable localement. Il est en revanche pour le moins aventureux de considérer la ṭābiya comme un mode de construction berbère, affirmation ne reposant sur aucune enquête archéologique fiable. En ce qui concerne la typologie des édifices, basée principalement sur leur morphologie et plus particulièrement leurs plans, elle a le mérite de montrer qu’il n’y a pas d’évolution continue d’un type à l’autre sinon des variations autour de schémas de base finalement très simples (en particulier celui présentant trois nefs barlongues voûtées précédées par un patio ou accolées à celui-ci). Malgré cela, cette typologie comprend huit types, définis sur des critères mixtes (région et/ou chronologie), le huitième répondant pour sa part à une fonction (bains privés) [fig. 31, p. 155]. On peut juger ce constat décevant, mais il refrénera au moins la tentation qu’ont encore trop d’architectes « restaurateurs » de voir dans l’organisation spatiale des bains un critère de datation majeur.

L’inventaire sur lequel est basé cet essai d’analyse architecturale et de typologie vise à l’exhaustivité. De fait, quelques absences logiques sont celles de bains publiés entre la soutenance de thèse et la rédaction du livre (à Malaga et à Yecla — Murcie —), comme cela a déjà été signalé dans une recension antérieure (Bulletin monumental, 176-3, 2018). D’autres ḥammām-s avaient été identifiés, mais n’ont pas toujours fait l’objet de publication (ainsi Fiñana — Almería — ou Lliria — Valence —). Certains, enfin n’apparaissent pas dans le décompte ni dans le tableau récapitulatif (tableau I, pp. 268-270) bien que des publications s’y rapportant figurent dans la bibliographie finale (par exemple Játiva — Valence —). Au final, et compte tenu de l’érosion de ce patrimoine bâti après son abandon ou son adaptation à d’autres besoins, le nombre de bains plus ou moins bien conservés atteint la centaine. Ce chiffre, impressionnant en lui-même, aurait gagné à être mis en parallèle avec les informations textuelles disponibles pour beaucoup de villes au lendemain de la « reconquête » chrétienne et dont une grande partie a été compilée, mais non systématisée, par B. Pavón Maldonado il y a quelques années. Pour la seule Valence, un document récent de la Conselleria d’Educació, Investigació, Cultura i Esport de la Generalitat Valenciana avance le chiffre de vingt-cinq.

La troisième des questions traitée par Caroline Fournier, et sinon la plus complexe du moins la plus évocatrice, est celle de la place tenue par ces ḥammām-s dans la société d’al-Andalus au regard de la pratique religieuse, du pouvoir politique, de l’hygiène et de la santé. Elle s’intéresse pour cela tout d’abord à « la gestion et aux usagers du bain » (la gestion quotidienne, les baigneurs) puis aux « pratiques et usages du bain en al-Andalus » (le lieu de la toilette et des soins du corps, bain et mosquée, bain et pouvoir). Pour traiter ces différents aspects, l’auteure eut à exploiter là encore des sources écrites de nature très variée, disparates même (ouvrages de ḥisba, traités de jurisprudence, chroniques historiques, inventaires de bien habus, etc.) en les confrontant aux données de l’archéologie. Les informations qu’elle a pu en extraire ne sont pas toujours complémentaires, mais le panorama qu’elle parvient à dresser est en règle générale convaincant, par exemple en ce qui concerne la gestion et la fréquentation des bains (même si je ne suis pas sûr qu’il soit possible de mettre l’existence d’alcôves en relation avec une ségrégation basée sur le niveau socio-économique des baigneurs). Sur d’autres aspects, Caroline Fournier renouvelle en partie la discussion. C’est le cas à propos du lien trop souvent affirmé entre ḥammām et mosquée basé sur l’obligation des ablutions rituelles, vision réductrice qu’elle dénonce à mon sens justement en prenant pour arguments tant la nature de ces ablutions majeures que la localisation respective de ces deux types d’édifices au sein du tissu des villes d’al-Andalus. L’exposé synthétique relatif à la relation entre bain et pouvoir est très pertinent. Il s’inscrit dans un courant de réflexion très actuel sur les lieux du pouvoir politique et la scénographie de celui-ci.

Avant de conclure, je crois nécessaire de signaler des défauts de présentation matérielle qui auraient dû trouver solution lors de la révision du mémoire de thèse. Aucun n’est particulièrement grave mais leur accumulation finit par être gênante pour le lecteur. L’un d’eux est l’usage excessif de termes espagnols quand leur équivalent français existe, c’est-à-dire presque toujours : acequia/canal, alicatado/revêtement céramique pariétal, atauriques/entrelacs végétaux, yesería/stuc (le glossaire laisse entendre erronément que son usage est réservé à l’époque nasride — p. 288 —), etc. ; à tout prendre, le mot arabe aurait été souvent mieux venu. Cet usage introduit parfois de véritables faux-sens : ainsi ne peut-on pas utiliser le mot espagnol alcázar comme équivalent de qaṣr arabe, car ces termes ne se recouvrent que très partiellement. Le glossaire final (pp. 283-288) n’est pas une solution car il mélange sans les distinguer mots arabes, espagnols et latins, et il est par ailleurs incomplet. Enfin, certains mots arabes passés au français ne sont pas utilisés à bon escient (moucharabieh, par exemple, ne peut se substituer à claustra — fig. XXXIX, pl. XX —).

Mention à part mérite le soin qu’a pris l’auteure de redessiner pratiquement tous les plans à la même échelle et avec le même code de grisés et de typographie. C’était un gros effort et cela permet effectivement une comparaison immédiate d’édifice à édifice, très parlante pour le lecteur. Malheureusement, chaque médaille ayant son revers, la perte d’information est grande par rapport aux plans originaux dont on peut penser qu’ils fournissaient des indications sur l’évolution des bâtiments. La solution choisie présente un autre inconvénient : l’interprétation de la fonction des différents espaces est ainsi considérée admise une fois pour toutes, or dans de nombreux cas cette interprétation est loin d’être certaine (Volubilis, bains dit d’« al-Mu‘tasim » dans l’Alcazaba d’Almería, etc.).

La bibliographie qui clôt l’ouvrage est très complète et donc très utile, mais elle recèle aussi un certain nombre d’erreurs déconcertantes, lapsus calami dont il n’est pas nécessaire de multiplier les exemples. En voici deux au hasard : un auteur connu pour ses travaux sur les interdits dans l’islam est systématiquement cité par son second prénom et non par son nom de famille (Mohammed Hocine Benkheira), tandis qu’un dossier thématique publié en 2006 dans les Mélanges de la Casa de Velázquez et coordonné par F. Wateau et le signataire de ces lignes est attribué… à Jean-Pierre Étienvre, hispaniste, alors directeur en fonction de l’institution.

L’ouvrage de Caroline Fournier n’est donc pas parfait. Il n’est donc pas non plus la publication « définitive » sur les bains d’al-Andalus, mais aurait-ce été vraiment possible dans l’état actuel de la recherche ? Car il subsiste encore de grandes zones d’ombre qui ne peuvent être éclairées seulement depuis al-Andalus : elles couvrent en particulier le Maghreb dont l’on sait finalement fort peu sinon que le nombre des bains médiévaux y semble ridiculement réduit au regard de ce qu’il était en péninsule Ibérique. Je pense aussi à la comparaison nécessaire avec l’Orient et aux influences que celui-ci put avoir, en particulier dans la phase initiale, sur la conception de ces bains et leur diffusion. On ne peut que regretter à ce propos qu’une entreprise collective comparable à Balnéorient n’ait pu, au moment où cela aurait été possible, contribuer à fédérer les recherches menées en Occident dans le cadre d’un projet ANR Balnéomed, dans lequel Caroline Fournier aurait logiquement trouvé sa place.

Au-delà des réserves que je viens d’émettre, le livre de Caroline Fournier présente suffisamment de mérites pour m’inciter à en recommander la lecture. J’en ai signalé beaucoup, mais j’ajouterais qu’il est à ce jour non seulement le seul à offrir un panorama synthétique sur ce vaste sujet que sont les ḥammām-s de l’Occident islamique, mais aussi le seul ouvrage accessible au lecteur francophone.