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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Mélanges de la Casa de Velázquez
      Pages
      311-312
      Author (Review)
      • Péquignot, Stéphane
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      English
      Author (Monograph)
      • Linehan, Peter
      Title
      At the Edge of Reformation
      Subtitle
      Iberia before the Black Death
      Year of publication
      2019
      Place of publication
      Oxford
      Publisher
      Oxford University Press
      Number of pages
      VIII, 246
      ISBN
      9780198834199
      Subject classification
      History of religion, Political History, Social and Cultural History
      Time classification
      Middle Ages → 14th century, Middle Ages → 15th century
      Regional classification
      Europe → Southern Europe → Spain, Europe → Southern Europe → Portugal
      Subject headings
      Spanien
      Portugal
      Politik
      Geschichte 1300-1600
      Original source URL
      https://journals.openedition.org/mcv/13009
      recensio-Date
      Jan 04, 2021
      recensio-ID
      8f79e8933cc84687b16c0dd6135999ec
      DOI
      10.4000/mcv.13009
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Peter Linehan: At the Edge of Reformation. Iberia before the Black Death (reviewed by Stéphane Péquignot)

Le Portugal comme la Castille traversent au début du xive siècle des années particulièrement difficiles. Des guerres civiles déchirent les deux royaumes et les tensions opposant des hommes d’Église au pouvoir royal y sont très fortes. Le pape proteste en vain contre la négligence des archevêques de Braga ou de Compostelle, et ses représentants ne parviennent guère à collecter l’argent exigé. À partir de 1325 toutefois, la mort de Denis du Portugal et la fin de la minorité du roi de Castille Alphonse XI coïncident avec une forme d’apaisement. Le nouvel ouvrage de Peter Linehan envisage la période singulière qui s’ouvre alors, une vingtaine d’années durant lesquelles les rois tentent de rétablir leur autorité. Le cœur du propos concerne « l’éternel quadrilatère » reliant le pape, les rois, les nobles et l’Église, en accordant à cette dernière et aux hommes qui la composent un rôle central.

L’effroyable tableau du Portugal du début des années 1320 est tout d’abord resitué dans l’histoire de l’Église, des clercs et de leurs rapports avec le pouvoir royal comme avec la papauté. Depuis longtemps, les clercs peu respectueux de leurs obligations sont légion dans le pays. P. Linehan excelle et se délecte à dépeindre « l’atmosphère renfermée » (frowzy atmosphere, p. 25) qui y règne, à brosser les portraits de João Martins de Soalhães, évêque de Lisbonne, fils de clerc et père de plusieurs enfants, de João Afonso, évêque d’Evora et ivrogne volage, ainsi que de nombreux autres prélats commettant des enormitates dénoncées par le pape ou par Álvaro Pais dans son De statu et planctu Ecclesiae. La négligence pastorale, la prévarication et l’appropriation des biens de l’Église par le truchement des morgadios sont des pratiques solidement ancrées, comme l’auteur l’a démontré dans d’autres travaux. Le concubinage est de notoriété publique, « puisque, pour les dynasties cléricales, les règles de la chasteté [ne sont] rien de plus qu’un inconvénient mineur » (for clerical dynasties rules of chastity were no more than a minor inconvenience, p. 27). Les dénonciations et les testaments des prélats laissent transparaître le népotisme séculaire d’une Église portugaise éloignée des pauvres, apparentée à « un réseau d’affaires familial avec un but commun et ultime : maintenir les usines à prières pour le bénéfice de [ses] membres dispersés » (p. 41).

Sur les terres du roi de Castille, la situation n’est guère plus radieuse. En Galice par exemple, les loyautés sont fragiles, et les renonciations au lien de naturaleza très fréquentes. Les relations avec la papauté demeurent pour leur part souvent problématiques durant la majorité d’Alphonse XI, notamment sur la question des décimes demandées pour la croisade. Le roi parvient certes à obtenir du pape une dispense pour son mariage avec María du Portugal, mais l’ombre portée de sa maîtresse Leonor de Guzmán n’est pas sans effet sur ses relations avec le Portugal offensé comme avec Avignon. L’auto-couronnement du roi de Castille au monastère de Las Huelgas en 1332 est un autre motif de conflit potentiel avec la papauté. Pourtant, estime P. Linehan dans un long développement (pp. 72-75, p. 82), Jean XXII fait le choix de ne pas réagir, d’ignorer l’événement, évitant ainsi un nouvel embrasement. Dans le sillage des victoires remportées sur les musulmans, et de façon contemporaine à la mise en oeuvre effective des Siete Partidas, le roi de Castille et ses hommes dénoncent ensuite avec une force redoublée les excès commis par les ecclésiastiques, les revendications pontificales et le privilegium fori des clercs. Pour ce faire, les légistes d’Alphonse XI n’hésitent pas à faire feu de tout bois dans des argumentaires qui ne se limitent pas au droit romain : « if the devil could quote scripture, so equally could the king cite the rules of canon law » (p. 153).

Au Portugal, l’effort de reprise en main par le roi est également bien réel. Ses bureaucrates remettent en cause le système de privatisation des biens de l’Église par les clercs et les enclaves juridictionnelles, mais les résistances sont fortes. Le cas de Braga, ici étudié en détail, en offre une illustration exemplaire. L’archevêque Gonçalo formule en 1334 des demandes exorbitantes pour le fonctionnement de sa chapelle. Le pape s’en accommode, mais Alphonse IV rechigne. Quelques années plus tard, au début des années 1340, une véritable « guerre des mots » oppose ensuite Gonçalo au roi du Portugal dont les officiers, le corregidor de Braga en tête, lancent une enquête (inquirição) pour demander ses titres, et tenter d’obtenir le retour de l’archevêché sous juridiction royale. L’affaire remonte à la curie et des experts en droit sont sollicités. L’analyse du consilium réalisé en 1341-1342 par cinq juristes d’Avignon et édité en annexes (pp. 185-201) constitue un véritable morceau de bravoure (pp. 110-117). P. Linehan y suit avec une minutie extrême une dialectique juridique sinueuse et de haute volée, d’où se dégage progressivement la remise en cause peu commune de l’inaliénabilité des iura reservata du roi du Portugal, la réception effective de la plena proprietas par les archevêques et l’absence de droit résiduel d’appel pour un roi qui voit ainsi minés son ius superioritatis et la sujétion qui en découle. Alphonse IV se juge de surcroît grevé par le pape qui remet en fief à Luis de la Cerda les Canaries récemment conquises. Au terme de l’analyse, le « système ecclésiastico-écologique » (p. 162) n’est donc pas renversé au Portugal. Aussi problématiques soient-ils, le concubinage des clercs reste largement toléré, et la privatisation des biens de l’Église s’avère utile à de nombreux égards, par exemple pour caser les rejetons de la noblesse.

L’histoire de cette remarquable résilience et de ces conflits à incandescence limitée se dessine progressivement dans le livre grâce à une structure subtile et ondoyante, où la progression chronologique d’ensemble, scandée en huit chapitres, est rythmée par le passage récurrent d’un royaume à l’autre, par des études de cas exemplaires et par des retours au xiiie siècle qui apportent contrastes et reliefs à l’histoire des liens mouvants du « quadrilatère éternel ». Portée par un style brillant où l’ironie guette toujours, la réflexion chemine ainsi entre synthèses et hypothèses formulées au croisement de la perspective des acteurs avec un regard contemporain distancié, incursions dans l’histoire d’une Angleterre elle aussi confrontée à des trajectoires royales sanglantes et études de documents particulièrement remarquables : registres pontificaux, Crónica de Alfonso XI, testaments, consilia, ou encore le manuscrit Cordoue 40, en possession de Pedro de Caris, un serviteur d’Alphonse XI, dans lequel figurent notamment des quaestiones d’Oldrado da Ponte et plusieurs sermons. Sans surprise pour les connaisseurs de l’œuvre de P. Linehan, l’un des atouts majeurs du livre est son érudition, qu’il semble pratiquement impossible de prendre en défaut. On relèvera simplement que la position du roi Alphonse IV d’Aragon par rapport à la croisade, évoquée aux pages 77-78, mériterait d’être nuancée en tenant compte des travaux de Joaquim Miret i Sans et de Manuel Sánchez Martínez. Enfin, pour goûter toute la saveur de l’ouvrage, apprécier au passage les petites piques gentiment assassines sur la pertinence de certaines notions — le « molinisme » en prend pour son grade, p. 13 — et les erreurs d’appréciation des collègues (p. 148, n. 8 sur la réception de Gilles de Rome dans la Péninsule, par exemple), il est préférable d’avoir de solides connaissances préliminaires de l’histoire et de l’historiographie de la Péninsule, ainsi que… de bonnes bases en anglais ! At the Edge of Reformation est en effet moins immédiatement accessible que Les dames de Zamora ou History and the Historians of Medieval Spain, mais on en recommandera tout autant la lecture.