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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Revue d'histoire du XIXe siècle
      Author (Review)
      • Fayolle, Caroline
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Author (Monograph)
      • Chaignaud, François
      Title
      L'affaire Berger-Levrault
      Subtitle
      Le féminisme à l'épreuve (1897 - 1905)
      Year of publication
      2009
      Place of publication
      Rennes
      Publisher
      Presses Univ. de Rennes
      Number of pages
      267
      ISBN
      978-2-7535-0757-9
      Subject classification
      Gender Studies, Economic History, Social and Cultural History
      Time classification
      20th century → 1900 - 1919, Modern age until 1900 → 19th century
      Regional classification
      Europe → Western Europe → France
      Subject headings
      Nancy
      Schriftsetzerin
      Arbeiterbewegung
      Streik
      Feminismus
      Berger-Levrault, Oscar
      Original source URL
      http://rh19.revues.org/index4017.html
      recensio.net-ID
      b34a5b0652fc953f434c8ba7fc9df900
      DOI
      10.15463/rec.1189727216
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François Chaignaud: L'affaire Berger-Levrault. Le féminisme à l'épreuve (1897 - 1905) (reviewed by Caroline Fayolle)

François CHAIGNAUD, L’affaire Berger-Levrault : le féminisme à l’épreuve (1897-1905), Rennes, Presses universitaire de Rennes, 2009, 267 p. ISBN : 978-2-7535-0757-9. 18 euros.

Après les travaux pionniers de Madeleine Guilbert et Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard, ou ceux plus récents de Joan W. Scott1, l’ouvrage de François Chaignaud2 renouvelle l’état des connaissances sur l’affaire Berger-Levrault. Issu d’un travail de Master d’histoire3, l’étude restitue dans toute sa complexité le déroulement et la construction de cet événement révélateur des rapports conflictuels entretenus au début du XXe siècle entre les mouvements syndicalistes et féministes. Rappelons les principaux faits. Le 5 novembre 1901, les ouvriers typographes de l’imprimerie Berger-Levrault à Nancy font grève pour exiger une augmentation des salaires. La direction décide alors de faire appel au Syndicat des femmes typographes (SFT), représenté par Marie Muller, pour remplacer les grévistes par des ouvrières. Créé en 1899 par les typotes travaillant pour La Fronde, le journal de Marguerite Durand, ce syndicat fut exclu à plusieurs reprises de la Fédération du Livre qui s’oppose à l’ouverture de la profession aux femmes. Une quinzaine d’ouvrières typotes acceptent de partir pour Nancy en exigeant d’être payées au tarif revendiqué par les grévistes. Après soixante jours de conflits, ces derniers obtiennent finalement gain de cause sur la hausse salariale, mais échouent à faire renvoyer les ouvrières. Situation exceptionnelle, les ateliers Berger-Levrault deviennent donc des ateliers mixtes où est pratiquée une égalité salariale entre les sexes. Mais, accusé de « jaunisme » pour son rôle à Nancy, le Syndicat des femmes typographes est exclu de la Bourse du Travail le 7 janvier 1902. Portant l’affaire aux tribunaux, Marguerite Durand réussit en 1904 à faire annuler cette décision, et en août 1905, Marie Muller réintègre son bureau de la Bourse du Travail sous les huées.

S’appuyant sur des sources diverses, tant par leur nature que par leur localisation, l’ouvrage de François Chaignaud aborde l’affaire Berger-Levrault comme « une mise à l’épreuve des féministes » qui permet « d’affiner la compréhension de l’activité du féminisme, de sa réception, de ses difficultés, de ses hésitations, de ses renoncements » (p. 36). Sa réflexion s’organise en quatre temps. Après un premier chapitre consacré à la généalogie de ses hypothèses de recherche, l’auteur opte pour un plan chronologique articulé autour de la grève de Nancy. L’attention portée à la période précédant la grève permet tout d’abord de préciser plusieurs éléments nécessaires à la compréhension de l’affaire. Grâce à une consultation approfondie des archives du mouvement féministe de la bibliothèque Marguerite Durand, François Chaignaud retrace le parcours militant de Marguerite Durand, sa création du journal La Fronde, dont le premier numéro paraît le 9 décembre 1897, ainsi que le fonctionnement du Syndicat des femmes typographes et de l’Association coopérative des femmes typographes. L’étude des luttes contre les législations hostiles au travail salarié des femmes met en relief les stratégies politiques défendues par Marguerite Durand qui prône un « féminisme par le fait ».

Dans le troisième chapitre, centré sur la grève de Nancy, l’auteur fait appel à des sources variées (presses nationales et régionales, sources syndicales, archives de l’entreprise Berger-Levrault, etc.) lui permettant de croiser les points de vue des différents protagonistes. Tout en décrivant avec précision les différents rouages de l’affaire, il rappelle les débats qu’elle a suscités sur la présence des femmes dans les ateliers de typographie. Aux arguments masculins traditionnels sur la nécessité de protéger la santé des femmes et de les maintenir dans leur rôle domestique « naturel », s’ajoutent les accusations portées contre les typotes d’être des « sarrasines », autrement dit des traîtresses à la cause ouvrière. L’étude de ces débats permet à François Chaignaud de déconstruire brillamment les discours stigmatisant les ouvrières dont les comportements sont réduits aux dérèglements de leur sexe. Elle permet aussi de montrer la déstabilisation du discours syndicaliste suscitée par la victoire féministe que constitue l’égalité salariale entre les sexes dans les ateliers Berger-Levrault. En effet, comme le rappelle l’auteur, cette conquête « brouille l’équation dominante travail féminin = bas salaires » (p. 170).

Le quatrième et dernier chapitre, consacré aux répercussions de la grève de Nancy, analyse les mécanismes qui ont conduit à l’exclusion du Syndicat des femmes typographes de la Bourse du Travail de Paris en 1902, puis à sa réadmission en 1905, ainsi que les échos de l’affaire dans les milieux syndicalistes et féministes. L’auteur éclaire les deux voies choisies par Marguerite Durand pour défendre le SFT contre les attaques menées par la Fédération du Livre. La première est la construction d’un argumentaire diffusé par son organe de presse La Fronde qui, tout en niant une quelconque volonté des typotes de casser la grève, rappelle les entraves créées par la loi et les hommes typographes contre le travail féminin. La seconde est le recours aux tribunaux dont les différentes phases sont détaillées par François Chaignaud grâce notamment au dépouillement de documents émis par des institutions qui ont participé au règlement de l’affaire.

Foisonnant d’informations et confrontant la pluralité des points de vue, cet ouvrage dévoile de manière lumineuse les enjeux de l’affaire Berger-Levrault. Il démontre que la lutte des femmes typotes pour accéder aux métiers de l’imprimerie les plaça face à des situations paradoxales qui résultaient de l’imbrication des rapports de pouvoir dans la France du début du XXe siècle.


Notes

1. Madeleine Guilbert, Les femmes et l’organisation syndicale avant 1914, Paris, CNRS, 1966 ; Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard, Féminisme et syndicalisme en France, 1870-1914, Paris, Anthropos, 1978 ; Joan W. Scott, « Féministes contre syndicalistes dans l’industrie typographique : guerre des sexes ou lutte de classes ? », in Marie-Danielle Demélas [dir.], Militantisme et histoire. Mélanges offerts à Rolande Trempé, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2000, p. 181-198.

2. François Chaignaud est actuellement danseur et chorégraphe, son dernier spectacle Sylphides (créé avec Cecilia Bengolea) a été présenté au théâtre national de Chaillot en février 2010.

3. Dirigé par Nicole Edelman.