You are here: Home / Reviews / Journals / Revue d'histoire du XIXe siècle / 2010 / 41 / Biribi
Social Media Buttons fb twitter twitter twitter
  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Revue d'histoire du XIXe siècle
      Author (Review)
      • Saada, Emmanuelle
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Author (Monograph)
      • Kalifa, Dominique
      Title
      Biribi
      Subtitle
      Les bagnes coloniaux de l'armée française
      Year of publication
      2009
      Place of publication
      Paris
      Publisher
      Perrin
      Number of pages
      344
      ISBN
      978-2-262-02384-3
      Subject classification
      Military History, Legal History, Social and Cultural History
      Time classification
      Modern age until 1900 → 19th century, 20th century → 1920 - 1929, 20th century → 1930 - 1939, 20th century → 1900 - 1919, 20th century → 1960 - 1969, 20th century → 1940 - 1949, 20th century → 1950 - 1959
      Regional classification
      Europe → Western Europe → France, Africa → Algeria
      Subject headings
      Bagno
      Kolonie
      Nordafrika
      Militärgefängnis
      Gewalt
      Original source URL
      http://rh19.revues.org/index4087.html
      recensio.net-ID
      c240ad4fe099c8e739445ed1d73dfbb1
      DOI
      10.15463/rec.1189723984
  • Citation rules

  • Terms of licence

    • This article may be downloaded and/or used within the private copying exemption. Any further use without permission of the rights owner shall be subject to legal licences (§§ 44a-63a UrhG / German Copyright Act).

Dominique Kalifa: Biribi. Les bagnes coloniaux de l'armée française (reviewed by Emmanuelle Saada)

Dominique KALIFA, Biribi. Les bagnes coloniaux de l’armée française, Paris, Perrin, 2009, 344 p. ISBN : 978-2-262-02384-3. 21 euros.

Dans cet ouvrage sur « Biribi » – la nébuleuse disciplinaire et pénitentiaire de l’armée française mise en place dès 1818 et qui ne disparaîtra complètement qu’au début des années 1970 – Dominique Kalifa poursuit sa réflexion sur l’histoire du crime et des « bas-fonds » de la société française et de leurs représentations aux XIXe et XXe siècles. Première analyse scientifique de cet archipel des bagnes militaires français, ce livre représente une inflexion par rapport aux précédents travaux de l’auteur puisque l’essentiel des pratiques punitives ont eu pour cadre les colonies et tout particulièrement « l’Afrique », c’est-à-dire, pour les hommes du premier XIXe siècle, l’Afrique du Nord et principalement l’Algérie. Dominique Kalifa nous propose donc de comprendre Biribi à l’intersection de trois histoires : celle de l’armée et de son « pouvoir discrétionnaire », celle de la colonisation et celle de la République. Il démontre avec force que Biribi, dont le nom est entré dans la mémoire nationale grâce au succès du roman éponyme de Georges Darien (1890), a été une « expérience majeure, aujourd’hui oubliée » de la société française (p. 283) : il s’est en effet agi d’une « épreuve longue » (près d’un siècle et demi), « massive » (entre 600 000 et 800 000 hommes transitèrent par Biribi de 1830 à la fin des années 1960) et « extrême », faite de « brimades », de « sévices » et de « violences » (p. 285-286).

L’auteur propose une analyse « totale » de l’institution, qui commence judicieusement avec les « représentations » de Biribi dans la culture métropolitaine, pour s’intéresser dans un deuxième temps à son contexte politique, institutionnel et sociologique. Cette architecture permet d’écarter immédiatement la question du décalage entre la « réalité » et ses « représentations ». En effet, si ces dernières entretiennent des « rapports incertains avec le quotidien des bagnes militaires » (p. 81), elles n’en sont pas moins des faits importants de l’histoire culturelle du XIXe siècle et tout particulièrement de l’histoire des dénonciations populaires des institutions disciplinaires. L’auteur suggère également que ces descriptions ont eu des effets importants sur le sentiment colonial en métropole : elles ont fait de l’Afrique la « terre du bagne, de l’exil et des tortures : ce message n’était pas le meilleur pour convaincre le pays de l’avenir social de la colonisation » (p. 287).

Le premier chapitre est consacré aux critiques de Biribi dans la presse depuis les descriptions du « silo » (fosses où sont entassés les indisciplinés) de la Gazette de France en 1845 jusqu’aux reportages de 1970 du Nouvel Observateur sur la dernière compagnie spéciale installée au fort d’Aiton en Savoie, en passant par les nombreuses dénonciations qui, à partir des années 1900, s’inscrivent dans l’économie générale du journalisme de reportage critique. Le deuxième chapitre décrit les représentations de Biribi dans la culture populaire, et tout particulièrement les chansons et la littérature, et montre comment elles prolongent les récits « d’apaches, de crimes et de bas-fonds » (p. 65) en reprenant les thèmes qui scandent les itinéraires des « pas-de-chance » des classes populaires masculines.

Les chapitres suivants, insérés dans une partie sur l’« archipel punitif », décrivent précisément les développements politiques qui ont débouché sur un dispositif disciplinaire complexe, incluant des bataillons combattants (les fameux « Bats d’Af »), envisagés comme des « corps de rachat » pour les jeunes métropolitains sortant des établissements pénitentiaires, mais dont le cœur est formé par des compagnies disciplinaires coloniales dont la fonction est d’isoler les éléments perçus comme « incorrigibles » après une longue trajectoire dans des établissements disciplinaires, civils ou militaires. Et c’est l’un des grands mérites de ce livre que de décrire très précisément cet échafaudage complexe, les parcours individuels et sociaux qui y mènent, ainsi que les types de châtiments qui y sont pratiqués : travail de force dans des conditions extrêmes, humiliations et sévices corporels. Il restitue également les débats politiques auxquels il a donné lieu, le permanent souci de réforme qui aboutit finalement en 1928 à un nouveau code de justice militaire, dont l’un des effets principaux et presque immédiats sera la décrue des effectifs concernés.

Dans un troisième moment, de manière tout à fait magistrale, Dominique Kalifa restitue « l’expérience sensible de cette terrible épreuve » (p. 176), développant une analyse anthropologique des rapports sociaux dans les bagnes coloniaux de l’armée française. S’appuyant sur une analyse fine des multiples médiations qui marquent notre connaissance de cette expérience (et notamment le « mutisme », valeur cardinale dans l’univers de la grande délinquance), Dominique Kalifa livre une anthropologie de la vie quotidienne à l’intérieur des institutions de Biribi, évoquant de manière très crue la violence des relations sociales et sexuelles entre prisonniers.

La multiplicité des approches – histoire culturelle, sociale, légale et réglementaire mais aussi anthropologie historique d’une expérience extrême – inscrit ce travail ambitieux dans une réflexion très large sur le rôle de l’armée dans l’histoire du crime et des châtiments, sur les conséquences sociales de la conscription pour les « classes dangereuses » et sur l’imposition d’une « vision noire de la colonisation, pensée comme une contrainte et un exil absolus » (p. 287) dans les classes populaires qui ont été les premières concernées. L’apport est donc à plusieurs égards essentiel. Pour autant, on peut regretter que l’auteur se soit peut-être laissé prendre à la mythologie de Biribi, devenu sous sa plume alerte, un quasi-personnage qui par exemple « survit aux offensives » dont il est l’objet par les réformateurs (p. 145). Tout au long de l’ouvrage, il reste le « monde clos » qu’il était devenu dans la littérature de dénonciation, situé dans une Afrique lointaine, « zone de non-lieu et zone de non-droit » (p. 114), en d’autres termes dans une Afrique imaginaire. On aurait aimé en apprendre davantage sur l’Afrique « réelle » qui a servi d’ancrage à Biribi, et notamment sur le rôle des populations indigènes dont on nous dit seulement et rapidement qu’elles ont été parfois utilisées pour nourrir les rangs des gardes de camps, suscitant une véritable « haine de race » (p. 224). Si la « cruauté contre les soldats [ne peut être séparée de la] cruauté […] contre les indigènes », selon une formule de Pierre Guiral citée par l’auteur (p. 288), cette articulation n’est jamais approfondie. De même, la place de Biribi dans une histoire plus large et plus vaste du pouvoir « discrétionnaire » dans la République mériterait davantage qu’une simple évocation. Mais c’est peut-être trop exiger d’une enquête déjà extrêmement riche et novatrice qui vient très utilement compléter l’histoire sociale et culturelle de la violence en régime démocratique.