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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Revue d'histoire du XIXe siècle
      Author (Review)
      • Brémand, Nathalie
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Author (Monograph)
      • Santos, Jessica dos
      Title
      L’utopie en héritage
      Subtitle
      Le Familistère de Guise (1888–1968)
      Year of publication
      2016
      Place of publication
      Tours
      Publisher
      Presses universitaires François Rabelais
      Series
      Collection Perspectives historiques. Série Entreprises
      Number of pages
      XXXVI, 452
      ISBN
      978-2-86906-405-8
      Subject classification
      Social and Cultural History
      Time classification
      Modern age until 1900 → 19th century, 20th century
      Regional classification
      Europe → Western Europe → France
      Subject headings
      Godin, Jean Baptiste André
      Frankreich
      Guise
      Sozialer Wohnungsbau
      Familistère Godin
      Geschichte 1888-1968
      Original source URL
      http://journals.openedition.org/rh19/5879
      recensio-Date
      Nov 19, 2018
      recensio-ID
      e5954c75a7b543e699853ab9c7e3a940
      DOI
      10.15463/rec.1524833072
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Jessica dos Santos: L’utopie en héritage. Le Familistère de Guise (1888–1968) (reviewed by Nathalie Brémand)

Le familistère de Guise est une expérimentation sociale exceptionnelle par sa durée puisqu’il a fonctionné pendant plus d’un siècle, entre 1860 et 1968. Il a fait l’objet de nombreux travaux portant jusque-là principalement sur la genèse et les premières années, du temps de son fondateur Jean-Baptiste Godin (1817-1888). Celui-ci est un artisan serrurier particulièrement inventif, patron d’une fonderie de poêles devenus célèbres. Fouriériste déçu par ses expériences passées, il décide de faire de son entreprise une association ouvrière de production et de consommation dans laquelle les ouvriers sont rémunérés en fonction de leur capital, de leur travail et de leur talent. Il lui faudra deux décennies pour préparer son personnel à cette réforme économique et sociale, qui ne verra le jour qu’en 1880. L’usine de poêles occupe alors le premier rang mondial dans son secteur d’activité et devient, avec ses mille cinq cents salariés, la coopérative la plus importante dans le monde.

Jessica Dos Santos laisse délibérément de côté cet aspect de l’histoire du familistère déjà connue. Son livre, issu d’une thèse soutenue à l’université Lille III, porte sur la période allant de la mort de Godin à la disparition de l’entreprise – soit près de quatre-vingts ans – et interroge la surprenante longévité de l’expérience. Toutefois les années précédentes sont fortement présentes en creux tout au long de l’ouvrage puisque l’auteure centre son propos autour de la notion d’héritage et cherche à savoir dans quelle mesure les successeurs de Godin sont restés fidèles à ses idées. Plus largement, elle tente de comprendre comment cette expérimentation économique et sociale a pu traverser les guerres et les crises et dans quelle mesure elle a pu s’adapter aux nouvelles conditions et à la modernisation de la société du XXsiècle.

Ce travail remarquable, très agréable à lire et extrêmement bien documenté, a reçu de nombreux prix. Il faut dire que l’auteure livre un ouvrage d’un très grand intérêt, à la fois par la richesse des sources utilisées, par la globalité de son approche, par la durée de la période étudiée, par la contextualisation particulièrement bien menée de cette expérience hors du commun et enfin par la diversité des approches méthodologiques, relevant de l’histoire industrielle et économique, mais aussi de l’histoire politique et de l’histoire sociale.

Le livre est constitué de trois parties chronologiques. La première, « Le temps du deuil », porte sur la période allant de 1880 à 1914. Après avoir rappelé les difficultés rencontrées par Godin pour former ses ouvriers aux pratiques mutualistes et les amener à être capable de gérer une véritable démocratie industrielle, l’auteure aborde la situation du familistère à la mort du fondateur, alors que le site industriel est en plein essor. C’est une époque de prospérité pendant laquelle le Familistère rayonne dans de nombreuses expositions, nationales ou internationales, mais cette forme de succès n’empêche pas les désaccords chez ceux qui se voient contraints de gérer un héritage si particulier. La deuxième partie du livre traite de la période de la Première guerre mondiale et mène jusqu’en 1938. Pendant le conflit, les bâtiments sont en grande partie détruits et la population éparpillée. Le bilan est désastreux et les gérants font alors le choix de reconstruire rapidement à l’identique. Cette décision se révèle mauvaise, surtout lorsque la crise économique de 1929 sévit et crée de nombreuses tensions parmi les associés. Ces années sont marquées par un conflit de génération entre l’ancien administrateur et le nouveau et par la montée des revendications des ouvriers. La troisième partie porte sur la période 1938-1968. L’entreprise se lance dans une modernisation relative et résiste ainsi plus facilement au contexte de la Seconde Guerre mondiale. Cependant cette adaptation aux nouvelles conditions économiques arrive trop tardivement et n’est pas menée assez loin. Après la guerre, le familistère, toujours attaché à des formes traditionnelles d’entreprenariat, peine à s’adapter à la mondialisation de l’économie et décline irréversiblement.

Un des aspects certainement les plus stimulants pour les historiens qui s’intéressent aux expérimentations sociales et à la problématique de l’utopie, est que l’auteure n’aborde pas le familistère comme un monde clos mais explore au contraire principalement ses interactions avec le monde extérieur. Ce faisant, elle met la question de l’insularité – géographique, économique, sociale – au centre de son approche, et celle-ci se révèle particulièrement pertinente et riche d’enseignements pour questionner une expérimentation sociale conçue pour servir d’exemple et pour essaimer, mais qui a toujours été présentée, durant ses premières années d’existence, comme repliée sur elle-même. Tout en soulignant l’isolement du familistère dans son environnement territorial, l’auteure a pu mettre l’accent sur le poids des confrontations entre les associés du dedans et les « ouvriers du dehors », qui n’ont cessé d’apporter des idées nouvelles comme le communisme, le pacifisme, l’antifascisme, idées qui ont contribué à l’évolution du fonctionnement du familistère.

Elle a pu mettre en évidence également l’isolement de l’entreprise coopérative au sein du monde économique environnant, surtout dans son secteur professionnel, et le frein représenté par cet isolement dans les premières décennies du XXe siècle. Toutefois, à l’issue de son analyse, l’auteure considère que la position insulaire du familistère en tant qu’entreprise ne suffit pas à expliquer le déclin de l’expérience. En effet, l’usine, malgré ses lenteurs pour le faire, s’est progressivement adaptée aux méthodes de son secteur professionnel : les gérants, par leurs systèmes de gouvernance, mais aussi les ouvriers, par les pratiques syndicales qu’ils mettent en œuvre. Les techniques de production et de commercialisation, longtemps dépassées, ont également fini par évoluer. De fait, l’entreprise, se rapprochant de plus en plus des autres modèles d’établissements, perd au fil du siècle sa particularité en tant que modèle économique, mais reste performante. En revanche, la réalisation alternative, qui devait garantir les « équivalents de la richesse » aux ouvriers, connait un affaiblissement indiscutable. C’est en tant qu’œuvre sociale que la position isolée et le manque d’ouverture aux idées nouvelles du familistère semble avoir joué un rôle majeur dans son déclin et dans sa transformation progressive en « musée vivant ».