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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Revue d'histoire du XIXe siècle
      Author (Review)
      • Malandain, Gilles
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Author (Monograph)
      • Subrahmanyam, Sanjay
      Title
      Leçons indiennes
      Subtitle
      Itinéraires d’un historien. Delhi – Lisbonne – Paris – Los Angeles
      Year of publication
      2015
      Place of publication
      Paris
      Publisher
      Alma
      Series
      Essai : Histoire
      Number of pages
      354
      ISBN
      9782362791390
      Subject classification
      Historical Demography, Social and Cultural History
      Regional classification
      Asia → Southern Asia and India
      Subject headings
      Indien
      Zivilisation
      Original source URL
      http://journals.openedition.org/rh19/5730
      recensio-Date
      Nov 19, 2018
      recensio-ID
      b313b6178ef34a36a7611447a92f34da
      DOI
      10.15463/rec.1524833064
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Sanjay Subrahmanyam: Leçons indiennes. Itinéraires d’un historien. Delhi – Lisbonne – Paris – Los Angeles (reviewed by Gilles Malandain)

Sanjay Subrahmanyam est un historien indien bien connu en France (et bien au-delà), pour y avoir été élu à l’EHESS dès 1995, puis au Collège de France en 2013. Ses principaux livres ont été traduits de l’anglais, dont ce recueil d’articles destiné à un public élargi, paru en 2013 à Delhi, sous le titre Is Indian Civilization a Myth ? Fictions and Histories [1]. Le titre choisi en français souligne une dimension autobiographique mais le livre contient aussi une quinzaine d’articles publiés dans des journaux indiens ou britanniques (les sources ne sont hélas pas toujours précisées) sur «quelques débats publics un peu mordants» (p. 16) en Inde, ainsi que sur des ouvrages d’histoire ou sur des écrivains comme Naipaul ou Rushdie. L’historien s’y engage sans mâcher ses mots et d’une plume souvent acérée. À cet égard, les récits et entretiens permettant de retracer son parcours biographique et intellectuel, sont évidemment d’un grand intérêt pour saisir la position spécifique qui sous-tend ses interventions. Ayant fait ses études et commencé sa carrière académique à la Delhi School of Economics, puis en poste en Europe, et à Los Angeles depuis 2004, Subrahmanyam a une vision panoramique – et une liberté – qui lui permet de traiter à parts égales l’Inde et « l’Occident », dont il moque volontiers le sentiment de supériorité.

Logiquement, l’early modernist évoque assez peu le XIXe siècle indien ; il suggère d’ailleurs que le choix de travailler sur l’époque moghole, du XVe au premier XVIIIe siècle, a contribué à l’exonérer des enjeux «brûlants» de la période coloniale et de la décolonisation. Cela lui a permis notamment d’échapper aux conflits d’«écoles» – «école de Cambridge» vs Subaltern Studies qui ont pesé sur l’historiographie de l’Inde britannique des années 1960 jusqu’à une date récente. Il revient en détail sur ces clivages, qu’il juge très artificiels, dans un article qui avait été publié dans L’Homme en 2008, «Le marché mondial et l’histoire de l’Inde». Il y analyse la rupture qui s’opéra entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, sous l’effet de plusieurs déplacements concomitants, dans les centres d’intérêt des historiens (du XXe vers les XVIIIe et XIXe siècles), dans l’orientation des subalternistes vers l’histoire culturelle ou intellectuelle, et peut-être surtout, dans la géographie de l’historiographie indienne, de plus en plus centrée sur les États-Unis. Dans le même temps, l’enseignement supérieur s’affaiblissait en Inde, spécialement en sciences humaines, en raison des politiques de «libéralisation» lancées à la même époque, conduisant les meilleurs social scientists indiens à se former et travailler pour l’essentiel loin de leur pays et dans l’indifférence relative de celui-ci.

Cette évolution inquiète Subrahmanyam, comme le désole l’ascension de l’hindouisme politique et le succès de ses thèses. Les tout premiers articles du recueil [2] manifestent l’opposition résolue de l’historien à ce discours de plus en plus diffus, qui exalte une «civilisation indienne» qui serait spécifiquement liée aux origines de l’hindouisme, un «improbable âge d’or» qu’il faudrait retrouver en prémunissant la société indienne contre des conceptions prétendument exogènes, en particulier l’idée même d’histoire ou de sociogenèse. Ici, le spécialiste de l’Inde moghole est en quelque sorte rattrapé par l’actualité car, à lire Subrahmanyam, on comprend que le clivage structurant dans le débat politique indien s’est déplacé : alors que le rejet du colonialisme anglais s’affaiblit (comme l’a montré le discours du Premier ministre M. Singh à Oxford en 2005), l’antagonisme avec l’islam – qui remonte au moins aux années 1920 – continue de se renforcer au cœur du discours nationaliste. Dès lors, défendre l’héritage musulman en Inde, ou plutôt souligner l’inanité d’un discours qui en nie l’importance et jusqu’à l’existence même (la «vraie» Inde serait indemne de plusieurs siècles de présence musulmane, y compris l’expérience d’unification que fut l’empire moghol), c’est affronter très directement une tendance aujourd’hui majoritaire, avec ses «fantasmes de pogrom» (p. 46).

L’envahisseur musulman, associé à un Moyen Âge indien synonyme «de chaos et de déclin», tend donc à se substituer au colonisateur – auquel est reconnue une œuvre de modernisation somme toute bénéfique – comme figure repoussoir de l’« indianité » heureuse. Ce déplacement des termes conduit l’historien à souligner d’une part le potentiel de «modernité», justement, dont l’Inde moghole était porteuse, et d’autre part les limites de l’«apport» britannique ultérieur, bien que Subrahmanyam ne se définisse évidemment ni comme un nationaliste ni comme un «post-colonial» acharné. On sent pourtant son agacement face à l’oubli de certains traits fondamentaux du colonialisme européen de la période 1750-1850, à commencer par le fait que celui-ci fonda – bien plus que les textes antiques – «l’idée de l’Inde» contemporaine, y compris dans l’obsession traditionaliste qui nourrit le «nationalisme hindou». De plus, l’ignorance ou la dénégation de l’histoire ne caractérise pas que l’extrême droite en «short kaki», mais aussi des intellectuels qui, en invoquant Gandhi, réactivent une vision «indigéniste» et «antimoderniste» du «bienheureux village indien». En 2004, il s’en prend ainsi assez violemment au psychologue Ashis Nandy, qu’il traite significativement de «gourou» et de «penseur colonial» dans la mesure où son idée de «renaissance» indienne s’appuie sur une idéalisation paradoxale (et mal informée) de l’Europe. Comme d’autres intellectuels indiens, Subrahmanyam est frappé par la persistance, souvent inconsciente, d’idées ou de représentations héritées des Britanniques dans l’Inde indépendante.

Il en développe un bel exemple dans un long article (p. 91-110), publié dans la London Review of Books (sous le titre «Who were they?») à propos de la publication en 2009 d’une anthologie consacrée aux «Thugs» et à la «Thuguie», cette forme de banditisme très étrange et effrayante, identifiée et pourchassée par le pouvoir colonial dans le premier tiers du XIXe siècle. Subrahmanyam rappelle la forte incertitude qui entoure ce phénomène, pour qui n’adhère pas sans réserve au discours des agents de l’East India Company, dans un contexte où la consolidation – non seulement territoriale mais aussi morale – de l’emprise coloniale passait par un dénigrement croissant des «coutumes hindoues» et plus largement d’une Inde arriérée et anarchique. La dénonciation des Thugs, cette «odieuse race de monstres», s’inscrit parfaitement dans ce tableau, en corrélation avec la fameuse sati, passage obligé des récits situés en Inde. Rien dans les sources coloniales, y compris les divers procès qui permirent d’«éradiquer» la menace thug dans les années 1830, n’est considéré comme très probant par les historiens, qui ont tenté de mieux comprendre le phénomène en le contextualisant (une réaction à l’affermissement du pouvoir colonial), et en le rapprochant de traditions rituelles plus avérées. Certains, tels que Christopher Bayly lui-même, sont allés jusqu’à suggérer que la «Thuguie» pourrait relever de l’invention orientaliste d’une Inde fantasmée plus qu’observée. Subrahmanyam souligne enfin la longue résonance de la campagne contre les Thugs, d’une part durant la période coloniale qui criminalisa certaines formes de nomadisme jusque dans les années 1920, d’autre part dans l’Inde indépendante quand il fallut justifier les «opérations draconiennes» menées contre des groupes «terroristes», comme dans le Pendjab des années 1980 et 1990.

Le XIXe siècle n’échappe donc pas à l’immense culture de l’auteur – qui fait par exemple, dans une réflexion sur la notion d’empire, une belle démonstration d’histoire «connectée» à propos de la traduction en portugais du récit par Abdurrahman al-Baghdádi, un imam syrien (donc ottoman), de son séjour de trois ans au Brésil dans les années 1860 (p. 133-135). Subrahmanyam travaille finalement à rappeler à ses compatriotes ce que fut le «seul passé dont nous disposions en tant qu’Indiens», soit celui des «cinq ou six siècles qui nous précèdent», avec ses hauts et ses bas. Cet héritage intègre au premier chef l’expérience foncièrement ambiguë du colonialisme anglais, mais ne s’y limite pas, et il oblige à considérer l’Inde comme un «carrefour» d’influences et comme une «construction» progressive de la modernité, autrement dit de l’interconnexion croissante de cultures diverses.

Notes

[1] Voir le compte rendu plus complet qu’en a proposé Roland Lardinois, «Le roman de l’histoire connectée», La Vie des idées, 13 septembre 2013 (en ligne). Il signale le succès éditorial de ce livre dans sa version originale.

[2] Notamment la reprise actualisée d’un article de 2001 titré ‘Golden Age Hallucinations’.

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