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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Revue d'histoire du XIXe siècle
      Author (Review)
      • Simien, Côme
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Author (Monograph)
      • Bianchi, Serge
      Title
      Marat
      Subtitle
      "L'ami du peuple"
      Year of publication
      2017
      Place of publication
      Paris
      Publisher
      Belin
      Number of pages
      VIII, 409
      ISBN
      978-2-410-00305-5
      Subject classification
      Biographies, genealogy, History
      Time classification
      Modern age until 1900 → 18th century
      Regional classification
      Europe → Western Europe → France
      Subject headings
      Marat, Jean-Paul
      Französische Revolution
      Jakobiner
      Original source URL
      http://journals.openedition.org/rh19/5785
      recensio.net-ID
      ba70dfa36c4a47d9856fe5ebd1d14aa4
      DOI
      10.15463/rec.1524833070
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Serge Bianchi: Marat. "L'ami du peuple" (reviewed by Côme Simien)

En 1962, Albert Soboul écrivait que « de tous les hommes de la Révolution, Marat, le plus décrié, demeure le plus méconnu ». C’est fort de ce constat que Serge Bianchi s’est lancé sur les traces de « l’Ami du peuple ». Disons le toutefois d’emblée : si la biographie qui nous est proposée ici repose sur une lecture fine des œuvres de Marat, et en particulier des quelque 700 numéros de l’Ami du peuple, abondamment cités au fil des pages, elle est cependant moins le fruit d’une recherche entièrement neuve, s’appuyant sur la découverte de sources inédites et/ou la réinterprétation globale ou partielle du rôle du biographié, qu’une synthèse des travaux existants, certains anciens (ceux de J. Massin et G. Walter, notamment), d’autres plus récents (ceux d’Olivier Coquard et de Guillaume Mazeau, par exemple).

Cette biographie, si elle ne renouvelle donc pas de fond en comble notre connaissance du personnage, se révèle néanmoins précieuse par sa volonté de proposer un portrait équilibré de Marat, dégagé des idées-reçues et des jugements caricaturaux qui se sont sédimentés autour de lui. L’ambition de remettre Marat à sa juste place dans le monde des Lumières, puis dans la dynamique révolutionnaire, passe par l’adoption, classique, d’un plan essentiellement chronologique. On suit ainsi Marat de sa naissance en Suisse jusqu’à son départ, à l’âge de 22 ans, pour l’Angleterre, où il devait essuyer ses premiers déboires dans sa quête de la renommée au sein de la République des Lettres. Au fond, suggère alors Serge Bianchi, c’est un homme blessé dans son orgueil qui entre en Révolution. Celle-ci lui offre toutefois de nouvelles perspectives : en septembre 1789, Marat trouve enfin, avec l’Ami du peuple, la formule qui allait asseoir sa célébrité, c’est-à-dire un journalisme d’opinion violemment polémique. La suite est l’histoire d’un parcours politique et journalistique aussi chaotique que fulgurant, étroitement articulé aux réseaux sectionnaires et sans-culottes parisiens, un parcours rythmé, aussi, par les saisies de son journal et des épisodes plus ou moins longs de clandestinité, un parcours brutalement interrompu, enfin, par le couteau de Charlotte Corday, le 13 juillet 1793 (la scène de l’assassinat et les motivations de la meurtrière sont précisément retracées, à l’aide de sources d’époque).

Le livre aurait pu en rester là. Il n’en est rien, tant l’histoire de Marat est aussi celle du devenir d’un souvenir. Alors que le corps de « l’Ami du peuple » est encore exposé aux Parisiens, dans le cadre d’une imposante pompe funèbre, Marat devient en effet l’enjeu de combats mémoriels très vifs. Par l’étude de l’historiographie, des romans (Balzac, Hugo, Anatole France), du théâtre (Romain Rolland, Ariane Mnouchkine) et bien sûr, de l’iconographie (de David à Picasso et Munch), Serge Bianchi rappelle à quel point Marat occupe une place exceptionnelle dans les imaginaires de la Révolution française. Dans la forge de cette mémoire conflictuelle, le temps de la célébration du « martyr de la Liberté » fit long feu. Prenant le contre-pied de cette légende dorée de l’année 1793-1794, qui avait été volontiers alimentée (non sans contradictions) par les Enragés, le Directoire reconstruit en effet l’image de Marat. Sous la plume de Rétif, Chénier, Mercier et des Girondins sortis de leurs geôles se fixe rapidement, comme pour Robespierre, un imaginaire hostile qui participe à la réaction politique et culturelle de l’après Thermidor. Dans son sillage, le XIXsiècle, tout en élevant Corday au rang d’héroïne, fera de Marat l’antihéros par excellence de la Révolution. À grand renfort d’approches psychiatriques, les auteurs réactionnaires (Taine, Maurras…) verront en lui le « plus monstrueux des révolutionnaires », un « buveur de sang » à qui ils dénieront toute humanité. Les principaux historiens républicains ne l’épargneront guère davantage : de Michelet et Lamartine à Jaurès, ils lui reprocheront tour à tour d’avoir voulu pousser trop loin la Révolution, d’avoir voulu la dictature et la proscription des députés girondins, ou encore d’avoir provoqué les massacres de septembre 1792 – toutes accusations déjà d’actualité du vivant de Marat. C’est dire si les premières réhabilitations du personnage, dues à Raspail, Blanc et Esquiros, dans le contexte particulier des années 1847-1848, sont loin de faire l’unanimité au sein de la gauche républicaine.

Il importe, pour conclure, de saluer la facilité d’accès de ce livre, écrit d’une plume sûre et agréable, quoiqu’il soit sans doute permis d’émettre quelques réserves sur les concepts, non définis, de « maratisation » et de « démaratisation » du pays en l’an II-III. Le choix de proposer deux chapitres transversaux (7 et 10), reprenant de manière synthétique plusieurs points abordés ponctuellement tout au long de l’ouvrage (relations de Marat avec divers acteurs de la Révolution, pensée économique et sociale de « l’Ami du peuple », sa place dans la presse d’opinion révolutionnaire…), s’il se révèle pratique pour celui qui ne voudrait pas lire l’ouvrage de bout en bout, est cependant source de quelques répétitions. L’économie de celles-ci aurait peut-être permis d’étoffer d’autres aspects de la biographie. On aurait par exemple voulu en savoir un peu plus sur les années de formation de Marat (six pages seulement pour sa jeunesse). De même, à l’égard de la construction de sa renommée ou de son « héroïsme » au cours des premières années de la Révolution [1]. A contrario, si le chapitre IX, consacré aux « représentations, mythes et légendes autour de Marat », se révèle extrêmement riche en références, Serge Bianchi y fait le choix de présenter à grands traits, en les juxtaposant, de nombreuses œuvres classées selon leur nature (histoire, romans, théâtre, cinéma), au risque de nous faire perdre un peu de vue, devant tant de descriptions successives, les dates charnières (1847-1848 ; la toute fin du XIXsiècle ; les années 1930), leurs enjeux respectifs, les enrichissements successifs de l’image de « l’Ami du peuple », leurs raisons et certains axes communs à tous ces supports (comme le parallèle entre Marat et le Christ, durable chez ses laudateurs, quel que soit le support d’expression choisi par ces derniers).

Notes

[1] Guillaume Mazeau, « Marat ou la naissance d’un héroïsme républicain (1789-1793) », in Serge Bianchi [dir.], Héros et héroïnes de la Révolution française, Paris, CTHS, 2012, p. 97-113.