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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Revue d'histoire du XIXe siècle
      Author (Review)
      • Guillopé, Thierry
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Author (Monograph)
      • Vermeren, Hugo
      Title
      Les italiens à Bône (1865–1940)
      Subtitle
      Migrations méditerranéennes et colonisation de peuplement en Algérie
      Year of publication
      2017
      Place of publication
      Rome
      Publisher
      École française de Rome
      Series
      Collection de l'École française de Rome
      Series (vol.)
      546
      Number of pages
      XVIII, 628
      ISBN
      978-2-7283-1274-0
      Subject classification
      Historical Demography, Local History
      Time classification
      Modern age until 1900 → 19th century
      Regional classification
      Africa → Algeria
      Subject headings
      Annaba
      Italiener
      Geschichte 1865-1940
      Original source URL
      https://journals.openedition.org/rh19/6242
      recensio.net-ID
      2ee60fc10c6440cca01f4da41c69b490
      DOI
      10.15463/rec.698548945
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Hugo Vermeren: Les italiens à Bône (1865–1940). Migrations méditerranéennes et colonisation de peuplement en Algérie (reviewed by Thierry Guillopé)

Les Italiens à Bône (1865-1940) est le fruit d’une thèse soutenue en 2015. L’auteur a porté son attention sur les foisonnants devenirs urbains et français de plusieurs milliers de migrants italiens et de leurs descendants installés à Bône (actuelle Annaba), alors principal port de l’Est algérien. Le récit fait constamment varier les échelles d’analyse. L’articulation entre histoire de l’immigration et histoire de la colonisation, trop souvent déliées, n’est pas la moindre des réussites de ce travail qui prolonge et approfondit celui de David Prochaska (1).

De façon novatrice, l’auteur navigue entre plusieurs littoraux de la Méditerranée occidentale (France, Algérie, Italie), fissurant ainsi les couples métropole/colonie et « européens »/« indigènes ». Cette démarche lui permet d’interroger de diverses façons un segment particulier de la population d’Algérie, d’en désenclaver l’histoire et d’interroger urbanisation et appartenances. De l’Italie aux faubourgs en construction de Bône, des services administratifs et policiers aux arcanes de diverses institutions italiennes, de barques corallines en cafés, le voyage est d’ampleur.

Pour mener à bien son enquête, Hugo Vermeren a ainsi constitué un important et cohérent corpus (19 dépôts d’archives sont mobilisés). Les archives demeurées à Annaba lui ont permis une percée dans la vie municipale. Les archives consulaires italiennes sont, elles, le socle de développements interrogeant l’encadrement des espatri, entre méfiance et volonté de s’appuyer sur eux ; très riches, elles permettent de façon plus inattendue d’avoir un « angle oblique d’observation » (p. 17) sur l’Algérie. Enfin, les archives départementales et municipales sardes et apuliennes permettent d’esquisser les processus de migration (individus et parcours). L’articulation de ces fonds constitue l’une des grandes forces de ce travail. L’auteur parvient en effet à systématiquement interroger les dynamiques propres aux documents dépouillés, notamment et surtout lorsque plusieurs d’entre eux portent sur un même objet des regards contradictoires – les pages consacrées au dénombrement des migrants italiens vers l’Algérie, mené aussi bien par les autorités françaises qu’italiennes, sont à cet égard exemplaires.

La première partie (« Migrer en Algérie au XIXe siècle ») se veut une étude dans la longue durée des migrations, « circulaires » puis définitives, de l’Italie à l’Algérie. L’auteur livre de belles pages sur l’importance, jusqu’alors négligée, d’une « colonisation maritime », avant tout liée aux corailleurs italiens qui se font alors « auxiliaires de la colonisation ». L’activité de ces pêcheurs, continue depuis plusieurs siècles (2), perdra en importance dans le dernier quart du XIXe siècle, les migrants italiens se tournant alors davantage vers les grands travaux du Constantinois initiés à partir des années 1860. Cet ouvrage nous éclaire aussi sur les parcours et réseaux des consuls italiens en Algérie. Les lois et dispositifs élaborés aussi bien à Rome qu’à Paris et Alger afin de réguler, trier et contrôler les mouvements de population sont étudiés avec force détails. Il ressort donc des années 1870-1900 un double phénomène : la volonté d’associer, notamment en les naturalisant, les étrangers à la colonisation et le processus de nationalisation du territoire (les étrangers sont exclus de la colonisation agricole officielle à partir de 1871, les zones de pêche algériennes leur sont fermées à partir de 1888) et des institutions algériennes (inéligibilité aux municipalités des Européens non-français en 1882, fermeture des emplois administratifs).

La seconde partie (« Bône et ses Italiens : un modèle colonial d’intégration urbaine, 1871-1919 ») donne à comprendre comment les immigrants s’implantèrent progressivement dans l’espace bônois – devenant in fine des Français d’Algérie. La constitution d’une base de données de 200 naturalisés – souvent par nécessité professionnelle et accordée de façon tantôt méfiante, tantôt intéressée – est une pièce maîtresse du propos. Ce « groupe intermédiaire » (p. 173), très mobile au sein de l’espace urbain, est au cœur des conflits du tournant du siècle autant qu’en pleine ascension politique (les italo-bônois donnèrent trois maires à la cité). Le « péril étranger » (selon la formule alors en usage) est réévalué, inscrivant par-là et dans la veine de travaux de socio-histoire l’Algérie dans les dynamiques métropolitaines de renforcement de la frontière entre « nationaux » et « étrangers ». Les lecteurs sont entraînés au cœur des agitations urbaines fin-de-siècle aussi bien que dans le labeur quotidien d’Italiennes (p. 197-204) et d’Italiens qui s’inventent une vie méditerranéenne autant que coloniale. Les besoins de main-d’œuvre et l’émoi causé par la révolte de Margueritte (1901) consacrèrent définitivement la nécessité d’un peuplement d’Européens devant faire pièce à la puissance démographique algérienne. La prospérité retrouvée des années 1900 et la Grande guerre firent que « les écarts sociaux et culturels » (p. 367) s’amenuisèrent.

Dans la troisième partie (« La fin d’une époque ? Les italo-bônois dans la tourmente coloniale, 1919-1939 »), l’auteur constate l’importante baisse des migrations d’Italiens vers l’Algérie. Tunisie, États-Unis et Libye lui sont préférés. Inversement, l’assimilation de la population étudiée s’approfondit à bas bruit alors même que s’accumulent les blocages opposés aux revendications croissantes des Algériens. L’espace urbain « creuset migratoire » plus que marqueterie d’« isolats ethniques » (p. 286) fut un peu plus partagé que David Prochaska ne l’écrivit. La diversité des devenirs italo-bônois est finement décrite, allant d’une multitude de travailleurs qui ne purent guère se hisser dans la hiérarchie sociale bônoise à un patronat assez influent. La réflexion s’achève sur une étude des luttes politiques des années 1930 à Bône : si les autorités italiennes s’activent, en de troublantes relations avec l’extrême droite française, pour fasciser leurs ressortissants, elles se heurtent « à un front antifasciste bien plus organisé » (p. 491) auquel s’agrège nombre d’Italo-bônois. L’auteur nous propose ici une étude de cas d’un espace-temps au sein duquel la frontière raciale vacilla – sans rompre – face à l’alliance de travailleurs.

Des synthèses réflexives dédiées aux notions trop plastiques de « francisation », d’« intégration » ou encore d’« écarts socio-culturels » auraient peut-être été les bienvenues. Enfin, les perspectives de recherches ouvertes sont nombreuses : devenir des Italo-bônois après 1940, place de la religion et de l’école, usage de fonds entrevus car non-classés (aux archives municipales en Algérie, de l’Inscription maritime à Toulon, aux Affaires étrangères italiennes). Au total, Hugo Vermeren propose une analyse fine de ce que furent migrations méditerranéennes, fabrique des identités et citadinité en Algérie de 1865 à 1940.

Notes

1 David Prochaska, Making Algeria French. Colonialism in Bône, 1870-1920, Cambridge/Paris, Cambridge University Press/MSH, 1990.

2 Pour une contextualisation au long cours, voir Francesca Trivellato, Corail contre diamants : réseaux marchands, diaspora sépharade et commerce lointain, de la Méditerranée à l’Océan Indien, XVIIIe siècle, Paris, Seuil, 2016 [2009].