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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Revue d'histoire du XIXe siècle
      Author (Review)
      • Hirsch, Thomas
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Author (Monograph)
      • Mosbah-Natanson, Sébastien
      Title
      Une «mode» de la sociologie
      Subtitle
      Publications et vocations sociologiques en France en 1900
      Year of publication
      2017
      Place of publication
      Paris
      Publisher
      Classiques Garnier
      Series
      Bibliothèque des sciences sociales
      Series (vol.)
      6
      Number of pages
      297
      ISBN
      978-2-406-05812-0
      Subject classification
      History of education
      Time classification
      Modern age until 1900 → 19th century, 20th century → 1900 - 1919
      Regional classification
      Europe → Western Europe → France
      Subject headings
      Frankreich
      Soziologie
      Geschichte 1840-1920
      Original source URL
      https://journals.openedition.org/rh19/6119
      recensio.net-ID
      c778140d5da24080a6d3a584c362c4b3
      DOI
      10.15463/rec.1590239608
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Sébastien Mosbah-Natanson: Une «mode» de la sociologie. Publications et vocations sociologiques en France en 1900 (reviewed by Thomas Hirsch)

« Le mot de sociologie est un mot magique, qui a déjà trop fait de magiciens. Il vole de bouche en bouche et à chaque coup se vide de sens. C’est une sorte de “Sésame, ouvre-toi” qui sert à milles fins aussi diverses qu’obscures (1)» : la formule d’Henri Hubert fait écho, en 1904, à plus d’une décennie d’effervescence autour des sciences sociales et de la « mode » de la sociologie, dénoncée comme telle dès 1895, de conserve, par Émile Durkheim et Gabriel Tarde. Ce phénomène, connu mais peu considéré par une historiographie tentée de reconduire les distinctions entre « professionnels » et « amateurs », entre les « universitaires » et les autres, que certains tentent alors d’établir, est enfin pris au sérieux et établi empiriquement dans le livre de Sébastien Mosbah-Natanson, issu d’une thèse de sociologie soutenue en 2007. Constituant, à partir d’un relevé systématique des occurrences des termes « sociologie » (et ses dérivés), « science(s) sociale(s) », « physique sociale », « psychologie sociale », « physiologie sociale » ou « sociométrie » dans les titres des ouvrages recensés par le Catalogue général de la librairie française d’Otto Lorenz entre 1840 et 1925, un corpus de 428 publications et 236 auteurs (réduit à 378 textes et 211 auteurs pour la France), il propose, par distinction avec une histoire disciplinaire « durkheimo-centrée », d’étudier la sociologie « comme fait éditorial » et de mettre en lumière ainsi une diversité « que l’ombre de Durkheim peut avoir tendance à cacher » (p. 38). À ce titre, sa démarche s’inscrit dans une voie initiée notamment par Antoine Savoye et Bernard Kalaora dans Les Inventeurs oubliés (1989), et qui a reçu ces dernières années d’importantes contributions (2).

Après un chapitre centré sur le positionnement de la recherche, deux lignes argumentatives se succèdent dans l’ouvrage. Dans un premier temps, S. Mosbah-Natanson prend le corpus lui-même pour objet. Combinant plusieurs critères (références à un projet scientifique, aux « sociologues » majeurs de la période, présence ou non de compte rendu des ouvrages dans les revues sociologiques, caractère plus ou moins scientifique des éditeurs), il distingue et examine, en particulier pour la période 1893-1925, qui est au cœur du propos, un « pôle scientifique » (représentant 3/5e du corpus pour cette période, soit 90 ouvrages « considérés comme des contributions à la construction de la sociologie française comme nouvelle discipline scientifique »), un pôle clairement « extra scientifique » (1/6e du corpus, qui témoigne de « l’absence d’un monopole scientifique et académique clair » sur le terme de sociologie, et jusqu’à la fin de la période étudiée), et un pôle intermédiaire.

Les auteurs de livres sont ensuite placés au centre de l’analyse : par l’attention portée à « leurs trajectoires sociales, intellectuelles et professionnelles », S. Mosbah-Natanson s’attache à distinguer entre auteurs participant ou non à ce qu’il appelle le « mouvement sociologique » et à établir différentes formes de « vocation sociologique ». Il répertorie d’abord deux « formes majeures » : l’une, centrale dans l’historiographie, est « universitaire » et, sans se réduire aux seuls durkheimiens, concerne en majorité des jeunes entrants, souvent philosophes de formation, dont la « vocation » renvoie à une « stratégie » d’innovation ainsi qu’à la lente émergence d’une « identité intellectuelle autour de la sociologie dans un contexte de transformation du système des disciplines » (p. 157) ; l’autre, « publique », réunit des personnes plus âgées, originaires surtout « des couches supérieures de la société », membres de la fonction publique et de formation juridique, qui participent aux institutions para-universitaires (sociétés savantes, Collège libre des sciences sociales, École des Hautes études sociales), et viennent surtout à la sociologie « à partir d’une insatisfaction à l’égard de l’économie politique », sociologie à laquelle ils confèrent « une ambition pratique » – ce qui « les distingue des universitaires » (p. 196).

Viennent ensuite trois formes mineures, caractérisées plus rapidement, et qui s’ancrent chacune dans des traditions intellectuelles bien spécifiques : la tradition positiviste, la science sociale leplaysienne et la sociologie catholique. Enfin, en marge de ces « vocations sociologiques », un dernier ensemble, plus hétéroclite et envisagé au travers de quelques exemples, regroupe les auteurs (militants politiques de tous bords, publicistes) pour lesquels l’usage momentané du terme de « sociologie » est dissocié d’un réel projet scientifique, mais relève plutôt soit de l’affirmation de scientificité, soit d’une dimension de description sociale.

Tout en donnant corps à une « mode » sociologique fin-de-siècle, jusqu’ici abordée seulement au travers de ses dénonciations, S. Mosbah-Natanson dresse un panorama précis des divers usages éditoriaux du terme de « sociologie » et apporte ainsi sans conteste une nouvelle pierre à une histoire sociale et culturelle de cette science. Cette « cartographie originale » permet-elle pour autant de « renouveler notre compréhension de ce moment » (p. 54) ? La réponse est ici nuancée. En raison sans doute des différentes phases de travail du texte et de l’analyse, la notion de « mouvement sociologique », centrale dans l’argumentation, est en effet utilisée en des sens différents, qui impliquent des visions contrastées de « la » sociologie (le singulier est maintenu de manière résolue) et de son essor au tournant des XIXe et XXe siècles. Faut-il l’entendre au sens fort, comme aux pages 60 ou 103, où l’auteur pose une équivalence entre « le mouvement sociologique » et « la naissance de la sociologie comme nouvelle discipline académique comprise comme entreprise de connaissance scientifique du social » ? La logique typologique du livre, allant, pour les publications comme pour les auteurs, du pôle le plus scientifique à celui qui l’est le moins, ainsi que la lecture purement scientifique et stratégique de la « vocation universitaire » incitent le lecteur à le penser. Mais n’est-ce pas là retomber dans l’ornière d’une histoire téléologique, par ailleurs vivement dénoncée dans l’ouvrage (voir p. 129-130 notamment), polarisée par ce que la sociologie serait devenue (et donc pensée en terme d’institutionnalisation) plus qu’elle ne reflète ce qu’elle était autour de 1900 ?

Convient-il de l’entendre au sens faible, comme la coalescence d’usages éditoriaux divers d’un même label ? Comme l’affirmation, sous le même chef mais en des sens très divers, d’une simple « ambition cognitive » ? D’autres passages y invitent, par exemple lorsque l’auteur associe bel et bien une sociologie catholique, pourtant en partie centrée sur la dénonciation de toute « sociologie scientifique », au « mouvement sociologique » (p. 229) – et l’on ne peut dire qu’ils partagent avec les autres acteurs « une orientation consciente commune visant au développement d’une discipline, ou d’un courant de pensée » (p. 49). Mais alors le lecteur peut s’interroger, à rebours de la logique typologique, sur ce qui unit les multiples auteurs ayant recours au même mot de sociologie, ce qui supposerait de faire place à la dimension proprement politique et pratique que revêt la sociologie, même pour ses partisans les plus savants. De ce point de vue, la définition qu’en donne le Chanoine P. Poey, « la science qui a pour objet la société étudiée dans ses causes afin d’en favoriser le perfectionnement » (cité p. 222), pour peu qu’en soit retranché le dernier segment (« conformément aux enseignements de l’Église »), peut être un point d’ancrage : le mot de sociologie, depuis Auguste Comte, et encore au lendemain de la Seconde Guerre mondiale lorsqu’elle devient peu à peu une « profession », n’est-il pas un lieu d’articulation, selon des modalités diverses, entre revendication de scientificité et ambition politique ?

En dépit de cette oscillation entre approche descriptive et normative, qui en brouille les enseignements les plus généraux, le livre de Sébastien Mosbah-Natanson a le grand mérite de dresser une cartographie raisonnée, de faire ressurgir des figures longtemps oubliées ou minorées et ainsi de nourrir la réflexion sur l’inscription sociale des sciences de la société.

 

Notes            

1  Henri Hubert, «  Introduction à la traduction française  », in Pierre Daniel Chantepie de la Saussaye, Manuel d’histoire des religions, Paris, Armand Colin, 1904, p. XIII.

2  Voir notamment  : Louise Salmon (dir), Le Laboratoire de Gabriel Tarde, Paris, CNRS Éditions, 2014  ; Frédéric Audren, Massimo Borlandi (dir), dossier «  La sociologie de René Worms (1869-1926)  », Les Études sociales, 2015, p. 3-268  ; François Vatin (dir), dossier «  Le social avant la sociologie  », L’Année sociologique, vol. 67, 2017, p. 287-481.