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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Revue d'histoire du XIXe siècle
      Author (review)
      • Froment, Delphine
      Language (review)
      Français
      Language (monograph)
      Français
      Author (monograph)
      • Rugy, Marie de
      Title
      Aux confins des empires. Cartes et constructions territoriales dans le nord de la péninsule indochinoise (1885–1914)
      Subtitle
      Cartes et constructions territoriales dans le nord de la péninsule indochinoise (1885–1914)
      Year of publication
      2018
      Place of publication
      Paris
      Publisher
      Éditions de la Sorbonne
      Number of pages
      XXXII, 312
      ISBN
      979-10-351-0085-8
      Subject classification
      Historical Geography
      Time classification
      Modern age until 1900 → 19th century, 20th century → 1900 - 1919
      Regional classification
      Asia → South-Eastern Asia
      Subject headings
      Indochina
      Kolonialismus
      Kartierung
      Grenze
      Geschichte 1885-1914
      Original source URL
      https://journals.openedition.org/rh19/6397
      recensio.net-ID
      a60c44bccf5e4b97a614a2a14be21a10
      DOI
      10.15463/rec.1294753030
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Marie de Rugy: Aux confins des empires. Cartes et constructions territoriales dans le nord de la péninsule indochinoise (1885–1914) (reviewed by Delphine Froment)

« La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre », disait Yves Lacoste. Dans l’ouvrage issu de sa thèse de doctorat, soutenue en 2016, Marie de Rugy tend à nuancer cette formule bien connue. En se penchant sur l’histoire spatiale du nord de la péninsule indochinoise au temps des expansions impériales britannique et française en Asie du Sud-Est (entre 1885 et 1914), elle rappelle que la géographie sert aussi (et peut-être même d’abord) à décrire et étudier des espaces, et peut, à cette fin, susciter des échanges entre des hommes ou des empires pourtant rivaux. Quand bien même la géographie servirait à faire la guerre, elle n’y arriverait pas toujours, car le pouvoir des cartes et des géographes est souvent considérablement limité.

Situé à la marge des empires britannique et français, le nord de la péninsule indochinoise était encore largement méconnu des Européens au moment de sa conquête en 1885. La volonté de connaître ces territoires nouvellement acquis pour mieux les contrôler a donc entraîné, chez les administrateurs coloniaux, un mouvement de cartographie régulière et de délimitation territoriale. C’est cette histoire que retrace l’ouvrage de Marie de Rugy, dans une approche comparatiste des pratiques françaises, britanniques et asiatiques. Pour documenter ce processus de construction territoriale du nord de la péninsule indochinoise, l’auteure se fonde sur un abondant corpus (cartes, croquis préparatoires, documents autochtones utilisés par les Européens, récits d’expédition, rapports administratifs) collecté dans de multiples centres d’archives britanniques, français, vietnamiens et birmans. L’ensemble témoigne d’une grande originalité : le sixième chapitre de cette étude consacrée aux cartes autochtones est, par exemple, remarquable, tant il s’agit de sources rarement mobilisées dans les travaux sur les savoirs vernaculaires. Contrairement à l’Afrique subsaharienne, où peu de cartes ont pu être trouvées, il existe en effet dans la péninsule indochinoise une importante tradition cartographique, antérieure à l’arrivée des Européens, que Marie de Rugy présente. Ces divers documents lui permettent d’immerger le lecteur au cœur de la production des cartes coloniales : quels sont les acteurs de cette cartographie ? Comment travaillent-ils, avec quels instruments, quelles sources et quels informateurs ? Quelles difficultés rencontrent-ils ? Quelles conséquences leur travail a-t-il sur la construction et l’administration des empires britannique et français ?

L’ensemble de son propos, qui se décline en neuf chapitres thématiques, tend à démontrer que, loin de l’image d’Épinal de frontières tirées au cordeau, la construction des territoires impériaux est en réalité bien plus complexe. À rebours d’une historiographie qui a souvent présenté la géographie comme la science de l’impérialisme par excellence, et la carte comme l’instrument de la conquête coloniale, Marie de Rugy montre que la géographie et la cartographie ont une efficience limitée, et que le lien entre savoirs et pouvoirs ne va pas de soi : ce n’est pas parce que le cartographe trace une ligne qu’il fait réellement exister la frontière.

Les trois premiers chapitres contextualisent d’abord le processus général d’élaboration des savoirs géographiques dans la péninsule indochinoise, en présentant les acteurs et les institutions qu’elle mobilise, et en interrogeant leurs motivations. L’auteure présente dans un premier temps les diverses explorations qui, menées sans projet politique ou impérial réel, ont contribué à la création de représentations européennes sur les espaces du nord de la péninsule indochinoise (chapitre 1). L’absence de projet unifié rend difficile toute forme de catégorisation des savoirs géographiques et cartographiques. Ce constat donne lieu, après 1885 et la conquête coloniale, à une volonté européenne de mettre en œuvre une cartographie régulière du territoire, par l’intermédiaire de Services géographiques britannique, français et siamois (chapitre 2). Mais si cette institutionnalisation entraîne un saut qualitatif pour la cartographie, les moyens mis à dispositions ne sont toutefois pas suffisants pour mener à bien un projet dont les lignes directrices ne sont ni vraiment définies ni unanimement acceptées au sein des différentes administrations. Aussi, les difficultés que rencontrent les topographes conduisent à de multiples échanges d’informations et d’experts entre les administrations intra-impériales, et même entre les différents empires, pourtant concurrents (chapitre 3). En mettant en évidence cette histoire des circulations trans-impériales, l’auteure tend à nuancer l’idée d’empires uniquement antagonistes et cloisonnés.

Ayant ainsi mis en lumière les limites institutionnelles et diplomatiques de la domination d’un territoire par la géographie et la cartographie, Marie de Rugy montre dans les trois chapitres suivants que la confection même des cartes n’est pas aisée. Elle observe la confrontation entre les cartographes et un terrain difficile, qui interpelle par son étrangeté : le peuplement et l’habitat ne correspondent pas aux habitudes européennes, et ce manque de familiarité peut entraver la mise en cartes (chapitre 4). Par ailleurs, il est difficile pour cette poignée de topographes de parcourir l’ensemble du territoire, ce qui rend nécessaires les enquêtes auprès des populations locales (chapitre 5) et l’exploitation de cartes autochtones pour mieux appréhender ces espaces (chapitre 6). Mais recourir à des informateurs présente aussi ses limites, car des incompréhensions demeurent, notamment quand il s’agit de nommer les lieux : Marie de Rugy rend par exemple compte des difficultés des Européens face à la complexité linguistique de la péninsule indochinoise.

Les trois derniers chapitres sont consacrés aux constructions territoriales qu’impliquent les cartes, posant ainsi la question du pouvoir des cartes et de leur efficience. À travers les exemples des voies de communication (chapitre 7), des frontières (chapitre 8) et des divisions et subdivisions administratives (chapitre 9), l’auteure montre que dessiner une carte ne suffit pas pour administrer un empire colonial. Ces constructions diverses ne sont pas uniquement imposées par le haut, mais résultent aussi de négociations multiples entre les administrations coloniales et locales, dans le but très pragmatique de maintenir l’ordre. D’autre part, malgré cette volonté de limiter les contestations, ces constructions territoriales n’échappent pas aux critiques et aux transgressions, et ne peuvent tout simplement pas, à elles seules, opérer de retournement spatial.

Ainsi, en se penchant sur les acteurs de la cartographie de ces territoires impériaux, et en interrogeant aussi bien l’élaboration des savoirs et des représentations, que leurs conséquences concrètes sur les territoires, Marie de Rugy met en lumière la lente, progressive et parfois chaotique construction territoriale du nord de la péninsule indochinoise. Cet espace de front pionnier avait encore rarement été étudié, et l’auteure contribue ici au renouvellement de l’historiographie du sud-est asiatique, tout en croisant diverses approches ayant trait à l’histoire des empires, l’histoire de la cartographie et des savoirs, et l’histoire globale des circulations.

In fine, la richesse des questionnements proposés dans cet ouvrage confirme la valeur heuristique de la frontière et des espaces de confins : ceux-ci se révèlent être un point d’entrée particulièrement pertinent pour qui s’intéresse à l’histoire des empires et à la question de l’élaboration des savoirs et de leur production dans un cadre de rivalités ou de coopérations impériales.