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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Revue d'histoire du XIXe siècle
      Author (Review)
      • Scuro, Giulia
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Author (Monograph)
      • Édelman, Nicole
      Title
      L’impossible consentement
      Subtitle
      L’affaire Joséphine Hugues
      Year of publication
      2018
      Place of publication
      Paris
      Publisher
      Éditions du détour
      Number of pages
      191
      ISBN
      979-10-97079-34-5
      Subject classification
      Gender Studies, Social and Cultural History
      Time classification
      Modern age until 1900 → 19th century
      Regional classification
      Europe → Western Europe → France
      Subject headings
      Frankreich
      Departement Var
      Geschlechterverhältnis
      Sitten
      Geschichte 1800-1900
      Original source URL
      https://journals.openedition.org/rh19/6362
      recensio.net-ID
      53254c244b38463c82ce797ee8d7fcad
      DOI
      10.15463/rec.1261092343
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Nicole Édelman: L’impossible consentement. L’affaire Joséphine Hugues (reviewed by Giulia Scuro)

La recherche de Nicole Édelman sur le viol subi en 1865 par Joséphine Hugues est un cas d’étude qui se prête à plusieurs niveaux de lecture. Dans son introduction, l’auteure déclare sa volonté d’interroger les documents du passé, tout en portant l’attention sur des questions actuelles, suivant ainsi la leçon de Nicole Loraux. Au centre des travaux de Nicole Édelman, il y a l’étude des corps mis en marge par les pouvoirs scientifiques – notamment psychiatrique et médical –, politiques ou religieux.

L’affaire Joséphine Hugues a lieu dans le Var : Timothée Castellan, un homme de 24 ans, habillé comme un mendiant et se disant sourd et muet, est accueilli dans la famille de la femme pour la nuit. Le lendemain, les deux partent ensemble ; elle le suit pendant quatre jours dans le Massif des Maures, en subissant plusieurs violences sexuelles, qui ne prennent fin que quand elle arrive à s’enfuir. Le procès qui s’en suit, et qui se termine par une peine de douze ans pour Castellan, révèle deux différentes versions de l’histoire : d’un côté, l’homme assure que c’était bien Joséphine, femme célibataire plus âgée de deux ans, qui avait eu l’idée de prendre la fuite avec lui, en lui proposant de se marier ; de l’autre côté, Joséphine affirme qu’elle n’avait pas conscience de ce que l’homme lui faisait, et décrit des gestes et des attitudes de Castellan qui seront attribués au cours du procès à une pratique de magnétisation. Ce procès eut un grand retentissement, ce qui était inédit pour un cas de viol ; la peine attribuée fut également surprenante, le viol n’étant pas alors considéré comme un crime grave.

Le caractère exceptionnel de l’affaire a permis d’analyser les faits de différents points de vue : le rôle de la femme dans le domaine médico-légal et la reconnaissance de la validité du magnétisme jusqu’alors considéré comme une forme de charlatanisme par les académiciens de l’époque. Dans les deux premiers chapitres, l’auteure propose une reconstruction presque intégrale du dossier d’instruction : on y trouve notamment les témoignages des protagonistes de l’histoire. Le troisième chapitre est consacré à la transcription du « réquisitoire définitif », rédigé par les juges à la fin du procès et synthétisant les informations à présenter au procureur impérial. Nicole Édelman montre que le procureur reprend à son tour les éléments du réquisitoire, tout en insérant « des coupures et des ajouts interprétatifs » ; il insiste sur une « influence mystérieuse à laquelle elle [Joséphine Hugues] cherchait en vain à résister […]. La science a reconnu dans les procédés qu’il [Castellan] emploie les passes usitées pour produire le sommeil magnétique et la catalepsie » (p. 61).

La reconstruction de l’auteure est minutieuse. Elle consacre une large place à la pratique du magnétisme (chapitre 4). Les détails des témoignages fournis par les paysans sur les conditions de la femme pendant la fugue correspondent aux caractéristiques d’un état somnambulique tels qu’elles sont décrites par Auguste Ambroise Tardieu qui cite ce cas dans son ouvrage Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs daté 1867. De la nuit où les deux individus logèrent à La Capelude, dans le Massif des Maures, le cultivateur Auguste Rimbaud raconte que Castellan « exigea que sa compagne vienne coucher avec lui dans une chambre […]. Castellan fit alors des signes étranges et la fille Joséphine Hugues perdit les sentiments et tomba dans ses bras où elle resta trois quarts d’heure sans faire le moindre mouvement et comme morte. Il fallut la monter en poids dans la chambre. Ce qu’il y a de remarquable c’est que pendant qu’elle était en cet état, elle répondait aux questions de C. mais seulement à lui » (pp. 32-33). Un autre témoin explique qu’il a « voulu faire une expérience en lui grattant la plante des pieds » et que la femme est restée « raide comme une morte » (p. 35).

L’auteure consacre une partie de son ouvrage à quatre études du cas de Joséphine entre le xixe et le xxe siècles (chapitre 7), ainsi qu’aux fictions contemporaines inspirées de cette affaire, celle de Marcela Iacub en 2005 et celle du cinéaste Benoît Jacques en 2010 (chapitre 8). Il est intéressant de lire l’analyse des quatre études traitées : le premier est l’œuvre de l’aliéniste psychiatre Prosper Despine, qui en 1880 porte presque toute son attention sur la démonstration du fonctionnement du magnétisme et de ses possibilités d’application, mais « il ne tire pas de considérations sociales et sexuées » (p. 150). Ensuite, elle propose l’étude de Georges Gilles de la Tourette (1887), disciple de Charcot, qui associe Joséphine aux somnambules de Charcot, sans entamer – tout comme son maître – une réflexion sociale ou culturelle à ce sujet. Dans la troisième étude, datée de 1889, le juriste Jules Liégeois critique « l’insuffisance des explications données par les experts de 1865 ». Il attribue le refus de partir de la femme au sommeil hypnotique. La dernière étude (1909) est l’œuvre du médecin Paul Brouardel. Celui-ci y affirme l’impossibilité d’hypnotiser un sujet qui n’est pas hystérique et, donc, féminin. Les quatre auteurs nient ainsi la volonté de Joséphine – femme, identifiée comme hystérique et donc susceptible d’être magnétisée –, ce qui rend impossible son consentement.

Dans les conclusions de son livre, Nicole Édelman suggère à son tour un possible récit des deux personnages de l’histoire. En s’appuyant sur les détails analysés au cours de sa recherche, elle propose deux récits vraisemblables où l’on perd la notion du « vrai » juridique ou scientifique. L’expérience menée par Nicole Édelman est encore une tentative de répondre au questionnement qui ouvre cet essai : quel avait été le rôle de Joséphine ? Tout en interrogeant et en regardant l’histoire du point de vue d’une conscience contemporaine, l’auteure se penche sur un cas de viol de 1865 pour réfléchir sur les rapports hiérarchiques entre homme et femme, hier comme aujourd’hui.