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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Revue d'histoire du XIXe siècle
      Author (review)
      • Dubois, Jérémie
      Language (review)
      Français
      Language (monograph)
      Français
      Author (monograph)
      • Durand, Antoine
      Title
      La quadrature du cercle. Les mathématiciens italiens et la vie parlementaire (1848–1913)
      Subtitle
      Les mathématiciens italiens et la vie parlementaire (1848–1913)
      Year of publication
      2018
      Place of publication
      Paris
      Publisher
      Editions Rue d’Ulm
      Series
      collection Italica
      Number of pages
      346
      ISBN
      978-2-7288-0587-7
      Subject classification
      Political History
      Time classification
      Modern age until 1900 → 19th century, 20th century → 1900 - 1919
      Regional classification
      Europe → Southern Europe → Italy
      Subject headings
      Italien
      Mathematiker
      Politisches Engagement
      Parlamentarismus
      Geschichte 1848-1913
      Original source URL
      https://journals.openedition.org/rh19/6355
      recensio.net-ID
      19cf0209523f47baa86faf916038d5fd
      DOI
      10.15463/rec.1261092342
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Antoine Durand: La quadrature du cercle. Les mathématiciens italiens et la vie parlementaire (1848–1913) (reviewed by Jérémie Dubois)

L’ouvrage d’Antonin Durand sur les mathématiciens italiens et la vie parlementaire entre 1848 et 1913 est issu d’une thèse dirigée par Gilles Pécout et Ilaria Porciani.

Ce livre représente la première étude à visée exhaustive sur le corps enseignant des facultés de mathématiques en Italie à partir du milieu du xixe siècle. Il intègre la période pré-unitaire et complète en cela l’enquête récente d’Ariane Dröscher, qui s’ouvre en 18601. En plaçant la proclamation du royaume d’Italie en 1861 au cœur de son arc chronologique, Antonin Durand explore la réalité et les limites des changements provoqués par le mouvement national unitaire dans la vie scientifique et politique de la péninsule.

À partir d’une enquête menée dans les archives de Bologne, Pavie, Turin, Pise, Gênes, et Florence ainsi que dans les archives du Sénat italien à Rome, l’auteur s’interroge sur l’autonomie du monde universitaire vis-à-vis de l’espace politique et sur les interactions entre les deux champs. Il mobilise de nombreux fonds originaux de correspondance pour reconstituer les réseaux interpersonnels.

Dans la première partie de l’ouvrage, « La carrière mathématique », Antonin Durand envisage l’ensemble du groupe social des mathématiciens exerçant dans la péninsule de la fin des années 1830 à 1913. Il propose d’abord une « vision spatialisée des centres d’impulsion » (p. 32) au sein des États pré-unitaires. Il confronte les grandes évolutions du maillage urbain de la péninsule avec la hiérarchie des principaux centres en mathématiques. Il montre qu’au sein du royaume de Piémont-Sardaigne, le choix de privilégier Turin à Gênes résultait d’une politique centralisatrice précocement affirmée, stratégie dont Turin devint à son tour victime après 1870, l’installation à Rome de la capitale italienne débouchant peu à peu sur une « périphérisation des universités septentrionales » (p. 69). L’étude fine des parcours des 70 mathématiciens qui changent d’université entre 1839 et 1912 permet de quantifier l’attractivité des différents centres. Ce critère met en lumière le déclassement de Messine, Palerme ou Cagliari, alors qu’il révèle la forte attractivité de Naples. De 1850 à 1923, Naples fut la seule faculté où existait une faculté de mathématiques distincte de celle des sciences physiques. À l’inverse, en ayant conservé les mathématiques au sein de leurs facultés de philosophie, les États pontificaux accusent un certain retard à la veille de l’unité, faiblesse pointée par les mathématiciens de l’époque, enclins à critiquer le pouvoir temporel du pape.

Antonin Durand souligne la difficulté de l’État italien à imposer ses normes et ses lois après la proclamation du royaume en 1861. Son analyse des processus de recrutement des mathématiciens pointe l’imbrication entre les dimensions politiques et scientifiques des nominations. L’étude des effets de la loi Casati est à cet égard exemplaire : voté en 1859 en Piémont-Sardaigne, appliqué ensuite aux États successivement rattachés à l’Italie, ce texte fixe les règles des recrutements et des commissions de sélection. Il en résulte une nationalisation ambiguë du marché universitaire. Antonin Durand montre que la collégialité des processus de recrutement n’a pas mis un terme à l’influence des décisions politiques. D’une part, l’article 69 de la loi a longtemps maintenu la possibilité d’une nomination par le roi d’une personne dite de « haute renommée » et, d’autre part, le rôle central du Conseil supérieur de l’instruction publique, dont les membres siégeaient souvent dans les commissions de sélection, conférait à cette structure un rôle de point de rencontre entre les enjeux politiques et scientifiques. La Société italienne des sciences, dite Académie des XL, joue également un rôle clé dans la nomination ou non d’un candidat. L’analyse des parcours de formation des professeurs de mathématiques éclaire bien la portée de la rupture de 1861 : avant l’Unité, les professeurs étaient presque toujours issus de l’université où ils avaient obtenu leur diplôme (laurea), alors qu’après celle-ci, 67 % d’entre eux enseignent dans une autre université. Cette mobilité géographique se double souvent d’une certaine mobilité sociale, l’auteur soulignant la diversité relative des milieux d’origine des universitaires dont il suit la carrière.

Dans la seconde partie de l’ouvrage, « La carrière parlementaire », l’auteur resserre sa focale sur le parcours de la quarantaine de mathématiciens ayant exercé une fonction parlementaire au Sénat ou à la Chambre des députés après la création d’un système bicaméral en 1848. À la même période, en France, en Allemagne ou en Angleterre, le nombre des mathématiciens parlementaires n’excède pas la dizaine. Cet écart possède une origine structurelle, liée à la nomination fréquente d’universitaires au Sénat, ce qui explique aussi le déséquilibre entre la présence des mathématiciens dans les deux chambres : ces derniers sont moins représentés à la chambre basse : après 1900, plus aucun d’entre eux ne siège à la Chambre.

Si Antonin Durand assume le choix d’une histoire « sans héros », plus attentive aux structures et aux groupes qu’aux individus, il n’en examine pas moins le rôle de protagonistes très actifs dans les deux champs, universitaires et politiques, comme le spécialiste de géométrie Luigi Cremona, dont la carrière commencée à Bologne poursuivie à Milan et achevée à Rome où il fut brièvement ministre, reflète à certains égards la dynamique risorgimentale. Les passages consacrés à la construction d’une légitimité politique par les mathématiciens sont particulièrement éclairants. L’analyse du voyage effectué en 1858 par Enrico Betti, Francesco Brioschi et Felice Casorati en Suisse, en Allemagne et en France représente ainsi une étude novatrice quant à l’effort de chercheurs pour renforcer leur assise politique et leur expertise scientifique par un séjour à l’étranger. Elle peut de ce point de vue être rapprochée des travaux menés sur la France par Damiano Matasci2.

Croisant des approches de sciences politiques avec des analyses sociologiques et d’histoire des sciences, ce livre d’histoire sociale du politique présente aussi l’intérêt d’adopter une position distante vis-à-vis des sources et de la bibliographie mobilisée. En appliquant la catégorie de la politisation à une population jusqu’ici peu étudiée sous cet angle, Antonin Durand contribue à renouveler la connaissance de l’histoire des acteurs du Risorgimento.

 

Notes

1.  Ariane Dröscher, Le facoltà di scienze fisiche, matematiche e naturali in Italia (1860-1915), Repertorio delle cattedre e degli stabilimenti annessi, dei docenti, dei liberi docenti e del personale assistente e tecnico, Bologne, CLUEB, 2013.

2.  Voir Damiano Matasci, L’école républicaine et l’étranger. Une histoire internationale des réformes scolaires en France, 1870-1914, Lyon, ENS Éditions, 2015.