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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Revue d'histoire du XIXe siècle
      Author (Review)
      • Fabre, Clément
      Language (Review)
      Français
      Language (Monograph)
      Français
      Author (Monograph)
      • Roux, Pierre-Emmanuel
      Title
      Les Enfers vivants ou La tragédie illustrée des coolies chinois à Cuba et au Pérou
      Year of publication
      2018
      Place of publication
      Paris
      Publisher
      Maisonneuve & Larose - Nouvelles éditions, Hémisphères Éditions
      Series
      Asie en perspective
      Number of pages
      280
      ISBN
      978-2-37701-019-6
      Subject classification
      Social and Cultural History, Economic History
      Time classification
      Modern age until 1900 → 19th century
      Regional classification
      America → Central America, America → South America
      Subject headings
      Kuba
      Peru
      Arbeiterbewegung
      Gewalt
      Ausländische Arbeiter
      Kuli
      Original source URL
      https://journals.openedition.org/rh19/6391
      recensio.net-ID
      bf74677e68e54277aa78c0662eded633
      DOI
      10.15463/rec.1294753029
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Pierre-Emmanuel Roux: Les Enfers vivants ou La tragédie illustrée des coolies chinois à Cuba et au Pérou (reviewed by Clément Fabre)

23 mars 1877, le ministre d’Espagne à Pékin adresse un mémorandum au Zongli yamen – le « Bureau chargé de la gestion des affaires avec les pays étrangers » – pour faire interdire un pamphlet anonyme paru à Canton deux ans plus tôt, la Description illustrée des enfers vivants, dont il exige que l’auteur soit traqué et sévèrement puni. L’ouvrage dénonçait en effet les sévices endurés, dans la colonie espagnole de Cuba comme au Pérou, par les coolies chinois. C’est grâce au commerce de ces travailleurs sous contrat – indiens et chinois surtout – que les puissances européennes compensaient depuis 1807 l’abolition progressive de l’esclavage, mais les esclaves noirs n’avaient, malgré la liberté théorique de ces travailleurs asiatiques, que peu à leur envier. Le gouvernement chinois, désireux de ne froisser ni l’Espagne ni le Pérou avec lesquels il négocie alors des traités garantissant aux coolies une véritable protection, fait interdire le pamphlet et saisir tous les exemplaires, mais l’auteur n’est pas démasqué. Le sinologue Henri Cordier, alors présent à Shanghai où il accumule le matériau de sa Bibliotheca sinica, croit bien avoir identifié le pamphlétaire anonyme : non pas un Chinois, mais un missionnaire américain hostile à la traite, le révérend Daniel Vrooman. Pierre-Emmanuel Roux, plus d’un siècle plus tard, rouvre l’enquête. Une enquête avant tout bibliographique, du style justement de celles qu’aimait mener Henri Cordier – à la différence appréciable que Pierre-Emmanuel Roux, lui, maîtrise et traduit le chinois.

Cet ouvrage oublié dont il livre ici la première traduction savante – agrémentée des fac-similés illustrés du manuscrit –, Pierre-Emmanuel Roux commence par en restituer la genèse. Les trente-six histoires qui forment le pamphlet – enlèvements en Chine, agonies pendant la traversée du Pacifique, tortures, humiliations et suicides en Amérique – constituent comme un compendium des rapports produits, en 1874 et 1875, par les commissions sino-occidentales envoyées enquêter, respectivement à Cuba et au Pérou, sur les conditions de vie des coolies. Ces commissions, dirigées chacune par un fonctionnaire chinois, avaient recueilli dans les haciendas cubaines et péruviennes de nombreux témoignages de travailleurs chinois : quelque 1 176 dépositions et 85 pétitions collectives pour Cuba, contre une dizaine de dépositions pour le Pérou. La Description reproduit ce déséquilibre : sur les trente-six anecdotes, seules cinq traitent du Pérou, sans compter une histoire à cheval entre le Pérou et Cuba. Aussi l’étude menée en 2007 par Lisa Yun sur les témoignages cubains permettait-elle déjà d’accéder en substance à la plupart de ces récits [1].

Cela n’enlève rien de son intérêt à cette nouvelle traduction. La référence, assumée dans le pamphlet, aux enfers bouddhistes, jette par exemple un jour intéressant sur certaines des atrocités rapportées par les coolies de Cuba – le suicide dans une chaudière à sucre apparaît ainsi comme un écho au supplice infernal du chaudron bouillonnant. Lisa Yun insistait sur le désir des travailleurs chinois d’Amérique de faire connaître leur tragédie à leurs familles et d’éviter à leurs compatriotes de subir le même sort : Pierre-Emmanuel Roux permet ici de voir comment ces témoignages sont relayés, en Chine même, par une propagande active qui – de placards en émeutes anti-occidentales – finit par toucher l’Europe. La Description illustrée des enfers vivants fait en effet l’objet de plusieurs recensions dans des périodiques de langue anglaise, jusqu’à la fin des années 1870, et vient ainsi nourrir les condamnations occidentales de la traite des coolies. C’est là l’un des principaux intérêts de l’ouvrage : l’affaire des commissions d’enquête, dont la dimension américaine avait été déjà largement étudiée, retrouve à la faveur de ce pamphlet sa pleine dimension transnationale. On peut déplorer le caractère quelque peu expéditif des assertions par lesquelles Pierre-Emmanuel Roux résume la situation des coolies en Amérique, présentée sans ambages comme un esclavage dissimulé, plus cruel encore peut-être que celui des esclaves noirs. C’est faire peu de cas du débat historiographique qui s’est organisé autour de cette question, faisant alternativement valoir les dispositions légales des contrats d’engagement et de ré-engagement, les ressorts légaux accessibles aux coolies, ou encore la manière dont eux-mêmes perçoivent leur condition [2]. Toujours est-il que les enjeux entourant, en Chine même, la situation de ces expatriés chinois, sont pour leur part parfaitement résumés.

L’auteur se plait ensuite à formuler quelques hypothèses quant à la paternité de l’ouvrage, sans prétendre pourtant trancher, confrontant seulement des arguments en faveur et en défaveur du révérend Vrooman. On pourrait d’ailleurs ajouter, contre la thèse d’Henri Cordier, que la 31e histoire surprendrait quelque peu sous la plume d’un missionnaire protestant : condamnerait-il aussi sévèrement « L’examen de cadavres éventrés », lorsque l’on sait combien les médecins-missionnaires protestants déplorent, tout au long du siècle, l’aversion chinoise pour les dissections, et les émeutes anti-occidentales qu’elle a pu susciter ?

Dernier pan de l’enquête, enfin, et le plus proche de celles menées jadis par Henri Cordier : Pierre-Emmanuel Roux retrace le parcours, jusqu’aux bibliothèques européennes dont il l’a exhumé, du manuscrit oublié – ou presque oublié car, il le reconnaît lui-même, une traduction anglaise d’époque en était déjà connue. L’historien de la sinologie européenne ne peut qu’être sensible à ces développements, qui prouvent l’efficacité des réseaux d’approvisionnement des institutions sinologiques occidentales en ouvrages chinois, dans la deuxième moitié du xixe siècle. Malgré sa censure rapide, le pamphlet parvient en effet à se frayer plusieurs chemins jusqu’aux seules bibliothèques françaises, en empruntant divers canaux : celui des correspondants de l’École des langues orientales vivantes en Chine, celui des sociétés missionnaires, ou celui encore du voyage exceptionnel réalisé, en 1876-1877, par l’industriel Émile Guimet à travers l’Asie pour y accumuler ouvrages en langues asiatiques et objets d’art.

L’intérêt de cette source, offerte ici aux chercheurs francophones, réside surtout dans la diversité des lectures auxquelles elle se prête. Pierre-Emmanuel Roux mentionne pêle-mêle, dans son introduction, la réponse aux condamnations occidentales des « supplices chinois » ; l’indice d’un racisme naissant des Chinois envers les Noirs (une question sur laquelle, toutefois, les témoignages rassemblés par Lisa Yun sont autrement plus parlants) ; ou encore l’agency chinoise qu’elle permet d’identifier à tous les niveaux de cette histoire de la traite des coolies, depuis la complicité des « recruteurs de porcelets » jusqu’à la lutte organisée, entre deux continents, par commissions d’enquête et pamphlétaires. On pourrait ajouter la question des suicides chinois. Qu’il ait été composé par un missionnaire américain, ou bien qu’il constitue une réponse chinoise aux préjugés occidentaux sur le Céleste Empire, il n’est pas anodin que le pamphlet insiste, à tant de reprises, sur la réticence des coolies chinois à ôter leur propre vie, et sur les atrocités qui seules les y peuvent résoudre, à une époque où, de médecins en missionnaires, les observateurs occidentaux érigent plutôt la propension au suicide en caractéristique de l’âme chinoise – qu’ils l’imputent à leur cruauté païenne ou à la faiblesse de leurs nerfs. L’inventaire des lectures dont est susceptible la Description est loin encore d’être clos.

 

Notes

1. Lisa Yun, The Coolie Speaks : Chinese Indentured Laborers and African Slaves in Cuba, Philadelphia, Temple University Press, 2007.

2. Voir notamment les travaux d’Evelyn Hu-Dehart, étonnamment peu cités.