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  • Metadata

    • Document type
      Review (monograph)
      Journal
      Revue d'histoire du XIXe siècle
      Author (review)
      • Jarrige, François
      Language (review)
      Français
      Language (monograph)
      Français
      Author (monograph)
      • Lebert, Henri
      Editor (monograph)
      • Millet, Audrey
      Title
      Vie et destin d’un dessinateur textile. D’après le Journal d’Henri Lebert (1794–1862)
      Subtitle
      D’après le Journal d’Henri Lebert (1794–1862)
      Year of publication
      2018
      Place of publication
      Seyssel
      Publisher
      Champ Vallon
      Number of pages
      320
      ISBN
      979-10-267-0734-9
      Subject classification
      Biographies, genealogy, Economic History
      Time classification
      Modern age until 1900 → 19th century
      Regional classification
      Europe → Western Europe → France
      Subject headings
      Lebert, Henri
      Frankreich
      Mode
      Textilmanufaktur
      Geschichte 1800-1900
      Original source URL
      https://journals.openedition.org/rh19/6385
      recensio.net-ID
      5140e56cd55b4f119cdb79d141c62b84
      DOI
      10.15463/rec.305210896
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Audrey Millet (ed.): Henri Lebert: Vie et destin d’un dessinateur textile. D’après le Journal d’Henri Lebert (1794–1862) (reviewed by François Jarrige)

Préparant une thèse sur les dessinateurs de fabrique en France à l’époque de la première industrialisation, Audrey Millet a eu le bonheur de trouver, à la bibliothèque de Colmar, un ensemble de documents exceptionnels : les treize volumes manuscrits du journal du dessinateur de fabrique Henri Lebert. Audrey Millet raconte le hasard et l’émotion de la première rencontre d’une « apprentie historienne » avec cet artisan dessinateur bavard, mais aussi l’inquiétude face à l’ampleur de la tâche. L’auteur de cet ego document fut un témoin privilégié de l’industrialisation naissante et de l’essor de la consommation dans la première moitié du xixe siècle. Alsacien né en 1794 et mort en 1862, Lebert était un dessinateur pour indiennes, ces étoffes de coton colorées dont les consommateurs européens raffolent depuis le xviiie siècle. Lorsqu’il entame son apprentissage en 1809, l’industrialisation commence à transformer cette activité alors que la consommation des toiles de coton s’étend et que Mulhouse devient le centre de cette activité. Les dessinateurs jouent un rôle décisif dans la nouvelle mode des indiennes, ce sont eux qui façonnent les motifs imprimés, imaginent des dessins susceptibles de séduire le consommateur, et donc également dans les débuts de l’industrialisation. Durant plusieurs décennies, Hébert a travaillé comme premier dessinateur au sein d’une des plus importantes entreprises de toile imprimée du pays, et son témoignage s’avère extrêmement riche pour penser cette époque et cette activité. Lui-même fils d’un dessinateur spécialisé dans l’impression sur tissu, il est contemporain de l’industrialisation et de l’explosion du marché des cotonnades, entre son Alsace natale, grand foyer manufacturier, et Paris, haut lieu de production et de consommation à la pointe de la mode. Formé et travaillant dans une région dynamique, où s’étend le développement de nouvelles productions, Lebert fut un acteur de premier plan et un témoin privilégié de ces mutations.

Audrey Millet a procédé à une sélection de larges extraits jugés les plus significatifs de ces treize volumes et nous offre un document précieux, très riche et instructif. Le premier volume contient uniquement des dessins, des esquisses et des échantillons de tissus, datés des années 1818-1821 ; puis vient une sorte de compilation organisée chronologiquement et constituée de lettres et d’extraits de correspondances, de fragments autobiographiques, ou de notations quotidiennes, l’ensemble composant un véritable journal des faits et gestes de l’auteur. Lebert écrit, copie ou colle des fragments jugés notables, il donne à voir les travaux et les jours d’un dessinateur de fabrique de la première moitié du xixe siècle. Il écrit aussi avec l’intention consciente de laisser une trace. Les cahiers sont en effet destinés à son fils, et ne devront être lus que par sa famille et ses amis : « Pour la moralité de ton cœur, j’ai rassemblé mes souvenirs […]. Voilà le résultat d’une carrière obscure mais honorable », écrit-il en 1828 à son fils (p. 87). Audrey Millet propose une longue et très intéressante introduction qui permet de replacer Henri Lebert dans ses divers contextes, qu’il s’agisse de l’industrie textile alsacienne ou du luxe parisien, tout en éclairant ses jugements, comme sa méfiance vis-à-vis des désordres sociaux et révolutionnaires. On ne dispose pas de tant de textes que cela qui permettent de suivre le regard d’un artisan sur les grandes transformations de la période, comme l’enthousiasme teinté de craintes et de mélancolie à l’égard de la modernité industrielle et commerciale qui s’installe progressivement. L’ouvrage se lit avec intérêt et plaisir, le style est vivant et agréable, même si on peut regretter l’existence de quelques coquilles qui auraient pu être corrigées, comme Odilon Barrot devenu Barrat (p. 298).

Cette publication offre un bel exemple d’« ego document » ou « écrits du for privé », c’est-à-dire des textes et papiers personnels non destinés à la publication, dont le recensement et l’exploitation s’est considérablement développée ces dernières années. Dans cette masse, Henri Lebert rejoint la liste des simples gens du peuple dont les écrits ont été publiés, comme le vitrier Ménétra de Daniel Roche, le sayetteur lillois d’Alain Lottin, le tisserand du Maine Louis Simon exhumé par Anne Fillon, ou encore les écrits d’ouvriers britanniques publiés récemment par Fabrice Bensimon. Même si les autobiographies ouvrières du xixe siècle restent bien moins connues en France qu’en Grande-Bretagne où des centaines ont été recensées et exploitées, leur nombre s’accroît régulièrement, documentant en quelque sorte de l’intérieur le monde du travail, sa diversité, la richesse d’univers sociaux et professionnels qui ne sauraient se réduire aux interprétations simplistes. Lebert apporte un jalon de plus dans cette quête même s’il est évidemment un ouvrier très singulier puisqu’il appartient à l’étroite élite des travailleurs qualifiés, qui évoluent entre artisanat d’art et industrie. Il a d’ailleurs fréquenté le collège et obtenu des prix d’excellence scolaire et il jouait du violon. Le récit de ses expériences au travail et la description de son rapport au geste technique et à la création artistique éclairent ce que dessiner veut dire dans la première moitié du xixe siècle, il permet d’entrouvrir la boite noire de l’invention de la mode par l’un de ses praticiens à la fois ordinaire et exceptionnel.

L’ouvrage offre de nombreux éléments riches pour l’historien du xixe siècle, qu’il soit historien de l’art, de l’industrie, du travail ou des mondes socio-politiques. Lebert a réalisé 34 voyages à Paris et une dizaine à Lyon, il accompagne régulièrement son patron Hartmann et fréquente le beau monde et les artistes les plus réputés sur lesquels il propose de riches témoignages. Fasciné par l’innovation et les prouesses industrielles, Lebert est aussi contemporain d’une forme de nostalgie romantique. Son témoignage est précieux sur l’univers matériel du travail. Le 12 octobre 1817 par exemple, il raconte brièvement qu’il a visité une filature située rue du faubourg Saint-Antoine où « l’art de la mécanique en était encore au moteur à manège » (p. 174). Il suit les cours de Charles Dupin, visite les ateliers et les expositions, comme les musées. Il participe à l’engouement pour les nouveautés auquel contribue d’ailleurs le dessinateur. Son travail consiste en effet à créer l’envie et le désir, à animer les objets et les marchandises. Il est d’ailleurs bien payé et choyé par les industriels, sa position se situe « juste en dessous du patron – peut-être même à ses côtés » note Audrey Millet (p. 59). En 1840 il se sépare pourtant de son patron Hartmann et s’installe à son compte, tout en s’engageant pour divers industriels comme Daniel Koechlin. Il profite alors de sa position pour négocier et imposer ses exigences, tout le monde ne peut pas être un habile artiste dessinateur ! Ouvrier d’élite, artiste dessinateur, Lebert semble en revanche assez éloigné de ses contemporains que préoccupe la question sociale, comme des autres ouvriers qu’il lui arrive de juger avec mépris. Admirateur de Napoléon qui « avait arraché la France à l’anarchie pour la placer triomphante à la tête des nations » (p. 74), il regrette en revanche les désordres sociaux et les grèves dont il est un observateur distant. Au fond il partage la vision bourgeoise de l’ordre social indispensable à la bonne marche des affaires. Petit entrepreneur et artiste vivant à une époque troublée, il aspire à la paix, gage de bonne santé du commerce et des affaires, et repousse les « doctrines désorganisatrices » qui l’effraient.